dimanche 3 août 2008

XVII e SIECLE : NAISSANCE DE l'HÔPITAL GENERAL


XVII e SIECLE : NAISSANCE DE L’HÔPITAL GENERAL

Le Moyen âge avait condamné la folie à n’être qu’une métaphore des péchés du monde. Et la Renaissance, malgré les efforts des premiers humanistes, a conservé une pensée scientifique ankylosée par ce lourd héritage du passé .

Emporté par le courant philanthropique laïc, le XVII e siècle doit résolument faire confiance au progrès technique et à la production intellectuelle. Et ce changement impose de rompre avec les traditions et les dogmatismes religieux.

On commence à réaliser que le monde obéit à des lois rationnelles explicables scientifiquement, et que pour avancer dans la connaissance, l’homme doit assurer lui-même la maîtrise de son existence et des évènements.

Descartes et les philosophes signent cette rupture avec la scolastique, avec les superstitions et la démonologie. Ils prônent le « libre-arbitre » et la Raison triomphante.

Satan est repoussé, même s’il n’est pas complètement nié.

Et la maladie mentale peut ainsi s’arracher un peu plus de son incompréhension. Elle n’est plus cette fatalité due au péché ; elle requiert d’autres explications basées sur un raisonnement déductif et sur des observations rigoureuses.

Il y a réellement une volonté de connaissance et de reconnaissance de la folie en tant que maladie naturelle.

Mais les efforts de la philosophie et de la littérature, au cours de ce siècle, ne parviendront pas à empêcher que le fou, naguère confondu avec le démon, soit confondu avec le pauvre et qu’il subisse avec lui, la détention et les châtiments.

C’est la lutte contre la pauvreté qui, en entraînant la création de l’Hôpital Général, va conduire le malade mental derrière les murs de l’internement où, peu à peu, on lui attribuera ses propres quartiers d’isolement.

Et si la conscience médicale se retrouve alors impliquée à un moment donné, dans la mise en place de cette mesure d’Etat, ce n’est que pour établir le diagnostic de folie et non pas pour envisager la nécessité du soin.

L’internement représente, avant tout, une volonté d’exclusion.

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REMISE EN CAUSE DES EXPLICATIONS MAGIQUES ET RELIGIEUSES

Au début du XVII e siècle, il règne encore en France une atmosphère passionnelle obsédée par la sorcellerie et les forces obscures. On pourchasse toujours les sorcières et le phénomène a même tendance à s’amplifier.

Mais désormais, c’est le pouvoir laïc qui prend le rôle des Inquisiteurs ecclésiastiques. Ce sont des tribunaux civils qui jugent les cas de possession.

Certains procès de sorcellerie sont d’ailleurs restés célèbres :

- En 1611, à Aix en Provence, Madeleine de la Palud accuse l’abbé Gaufridy de l’avoir ensorcelée. Il finit au bûcher.

-En 1633, à Louviers, Madeleine Bavent accuse l’abbé Picard d’ensorcellement.

- En 1632, à Loudun, Jeanne des Anges, mère des Ursulines, accuse l’abbé Grandier des mêmes maléfices.

Le thème de ces procès est toujours identique : un prêtre est déclaré coupable de sorcellerie et de débauche. Son infamie est prouvée par les crises de convulsions qu’il provoque chez des femmes, surtout des religieuses, dont il a, à sa charge, la direction morale.

Si les exorcismes confirment le pacte avec Satan, c’est à la justice laïque qu’il appartient de juger le délit et de prononcer la sentence.

L’affaire Grandier :

Ce curé est un intellectuel qui a osé publier un traité hostile au célibat des prêtres. On le soupçonne d’avoir des moeurs libertines.

Mais tous les procès que l’on a pu lui intenter jusqu’alors, se sont soldés par des échecs. C’est alors que le couvent des Ursulines, proche de la paroisse, va devenir le théâtre de phénomènes hystériques dont Grandier aura à endosser la lourde responsabilité .

La soeur supérieure, Jeanne des Anges, est en proie à de fréquentes hallucinations érotiques durant lesquelles elle voit le curé lui rendre des visites nocturnes. Et rapidement contagieuses, ces hallucinations, accompagnées de crises de convulsions, perturbent toutes les pensionnaires du couvent.

Les apparitions du prêtre, alternant avec celles du diable, démontrent leur complicité.
On pratique alors des exorcismes, mais ils n’aboutissent à rien.
On a beau se battre contre les diables, ceux-cis, en la personne des possédées, répondent par des insultes.

Grandier, déclaré coupable de ces maléfices, proteste de son innocence. Il sera malgré tout brûlé vif en place publique.
Après sa mort, la possession continue et gagne même la ville de Loudun.

Le phénomène, au fil du temps, perd de l’ampleur, mais Jeanne des Anges reste sujette à des hallucinations, qui ne sont par contre plus considérées comme diaboliques, mais seulement comme visionnaires et divinatoires.

A la même époque, on pourchasse aussi les empoisonneuses : tout un réseau de sorcières, de diseuses de bonne aventure, de prêtres défroqués préparant des philtres, célébrant des messes noires ou distribuant de la « poudre de succession » (poison à base d’arsenic) est démantelé. La maîtresse de Louis XIV, elle-même, y est impliquée. Par nécessité , on en arrive à instaurer une
« cour des poisons ».

Et l’on constate, de plus en plus souvent, que le Diable n’est pas toujours responsable de ces exactions et des phénomènes d’hystérie collective qui les accompagnent. Il faut alors trouver une explication rationnelle à l’intervention des forces surnaturelles.

Parce que l’on en reste convaincu : la maladie est due aux démons qui se sont emparés d’un corps. Mais il est peut-être possible de les contraindre à en sortir avec des remèdes. Alors on prescrit du vin émétique, des eaux minérales, des purges , des saignées, des vésicatoires, quelques distractions diverses aussi et surtout, on recommande de s’abstenir de tout secours religieux

Des découvertes scientifiques et de nouvelles explications psychologiques vont accentuer, par la suite, la stupidité des raisonnements irrationnels. Peu à peu, la démonologie sera abandonnée.

En 1670, un arrêté de Louis XIV mettra un terme aux procès pour sorcellerie. Ce sera la fin de la chasse aux sorcières.

Mais d’autres cas de possession diabolique ou de folie collective se manifesteront encore. Et longtemps, les idées de démonologie, de magie ou de superstition, liées aux maladies mentales, hanteront l’esprit médical.

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LA RAISON AU SERVICE DE LA CONNAISSANCE

Philosophes, médecins et scientifiques remettent en cause le savoir existant. C’est en se basant sur la raison et l’observation que l’on peut découvrir et comprendre l’ordre rationnel qui régit le monde. Il faut désormais expliquer les choses par un raisonnement scientifique.

Galilée confirme les hypothèses de Copernic « La nature est écrite en langage mathématique ». La terre n’est pas le centre du monde. L’univers n’est pas statique, invariant et parfait.

Newton prouve aussi que des lois régissent l’action des forces gravitationnelles.

Une immense curiosité scientifique s’empare de toute l’Europe.

De nombreuses sociétés savantes et académiques voient le jour et font paraître des journaux. La science s’impose, au sens moderne du mot, pour combattre les idées reçues, les croyances erronées du passé .

Harvey :

Chirurgien anglais, il apporte un renouveau au niveau médical en ce qui concerne la circulation du sang. Il démontre que le rythme cardiaque est à deux temps et non à quatre, comme on le croyait jusqu’alors, et, que la circulation s’effectue dans un circuit fermé où le coeur est la pompe :

« Le sang traverse les poumons et le coeur, le coeur l’envoie par les artères à tout l’organisme, ensuite il passe dans les tissus et dans les veines et revient par celles-ci des extrémités vers le centre pour aboutir à l’oreillette droite du cœur ». (extrait de « De Motu Cordis » 1628)

Les Éclaircissements d’Harvey, au sujet de la circulation sanguine, bien que ne faisant pas l’unanimité des médecins de l’époque, sont défendus par Molière, La Fontaine, Boileau, etc...

L’art médical est pénétré d’un esprit critique et veut s’affirmer comme une science rationnelle.

Descartes :

Persuadé que le corps humain peut être comparé à une mécanique, il s’accorde avec les découvertes d’Harvey et développe sa théorie sur les « animaux machines ».

Il s’efforce aussi de définir une méthode de réflexion nouvelle qui pose les principes du raisonnement scientifique. Il faut, selon lui, progresser de certitudes en certitudes, aller du simple au complexe par un enchaînement d’idées ; mais ne rien considérer comme acquis.

Seules l’expérience et l’observation doivent guider l’esprit moderne de découverte.

Son « Discours sur la méthode » (1637) inspire tous les intellectuels de l’époque.

Et c’est avec la même logique qu’il en vient à parler de la folie dans son « Traité des passions » (1649) . Il reprend la vieille séparation du corps et de l’esprit et considère l’âme comme une substance pensante n’ayant aucune interaction avec le corps.

Son « cogito ergo sum » établit définitivement ce partage du soma et du psyché qui reste encore aujourd’hui d’actualité :

« Celui qui pense ne peut pas être fou » . Raison et déraison ne peuvent pas cohabiter chez un même individu.

Et pour donner l’étiologie de la folie, Descartes reste manifestement très attaché aux idées médiévales, puisqu’il la considère comme enracinée dans le corporel. Il élabore à ce sujet une théorie neurophysiologique assez imaginaire :

« Les aliments, digérés dans l’estomac, fournissent au sang d’infimes parties qui parviennent au cerveau. Elles pénètrent dans la glande pinéale (actuelle épiphyse) où elles forment les « esprits animaux ».

« De là ensuite, elles vont dans les nerfs et excitent les fibres ».

La glande pinéale est donc le seul lieu où interagissent l’âme et le corps. Les « esprits animaux » peuvent parfois, par leur mouvement et par la tension des fibres nerveuses qu’ils entraînent, être la cause d’une trop grande sensibilité et des émotions de l’âme.

Ils peuvent s’échauffer, sans que l’âme y prenne part, et se manifester par les réflexes et les mouvements involontaires, par le rêve ou le délire.

Cette théorie neurophysiologique fantaisiste est adoptée par nombre de médecins et de philosophes contemporains de Descartes.

Ainsi, la folie qui vient de s’échapper de la démonologie, se trouve réduite à n’être qu’un phénomène purement organique.

Molière :

Malgré le renouveau scientifique, la médecine, dans sa pratique, reste prisonnière de méthodes archaïques, que Molière dénonce et ridiculise dans son théâtre.

Il dit à propos du médecin Diafoirus :

« Il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens et ne veut pas comprendre, ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine ».

Dans « l’Amour médecin », le « médecin malgré lui » ou le « malade imaginaire », Molière condamne les façons d’agir des praticiens et la vieille médecine des humeurs.

Extrait du « Malade imaginaire » :

Mr Purgon (ou purge) ne sait que prescrire des lavements

Choeur : « Que doit-on faire lorsque l’on est malade ? »

Argan : « Primerum, clysterium donare

Ensuita, purgare

Tertium, sagnare »

Choeur : « Et quid, illi facere, si maladia opiniatria ? »

Argan : « Repurgare et resagnare »

Choeur : « Bene, bene respondere, tu es digne d’être

médecin ! »

Même si l’art médical est soumis à la critique, que les vieilles idées du passé paraissent démodées et attirent la méfiance et l’ironie, elles n’en continuent pas moins de perdurer.

En 1651, Gui Patin, doyen de la Faculté de Paris, saigne douze fois sa femme pour une fluxion de poitrine et vingt fois son fils pour une fièvre.

Louis XIII reçut 315 lavements en une année.

Louis XIV endura plus de 2000 purgations au clystère ou au séné, au cours de sa vie.

L’usage de la ventouse ou des sangsues, après des scarifications sur le dos ou les fesses, est toujours préconisé pour évacuer les fameuses odeurs peccantes, les dépôts résolutifs coupables de tous les maux et, entre autres, de la folie.

La maladie mentale, avec son origine organique, reste confondue avec la maladie physique. Elle en partage les mêmes traitements.

Ce n’est que grâce à la philosophie et à la psychologie, que l’on parviendra à les différencier, en reconnaissant justement qu’une certaine volonté psychique inconsciente a le pouvoir d’interférer dans le domaine somatique.

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LE DEVELOPPEMENT DE LA PSYCHOLOGIE

Précurseurs de Freud et de la psychiatrie à venir, quelques médecins et philosophes, vont , par l’expérience, constater que l’âme, comme le corps, peut être sujette à des maladies.

Avant d’être reconnue comme une pathologie particulière du psychisme, il a d’abord fallu que l’étude de la folie passe par l’acceptation et la compréhension du fait psychologique.

Sydenham :

Ce médecin anglais est resté célèbre dans l’histoire de la psychiatrie, pour avoir inventé le Laudanum (médicament liquide à base d’opium) et réalisé une description originale de l’hystérie.

Selon lui, cette maladie chronique très répandue, ne touche pas que les femmes. Les hommes aussi peuvent en être atteints et Sydenham donne le nom d’hypocondrie à cette hystérie masculine.

Il révèle ensuite que les symptômes hystériques ont cette particularité de pouvoir prendre l’apparence de toutes autres formes de maladies organiques : palpitations cardiaques, toux, douleurs des calculs rénaux, etc...

Pour déjouer cette simulation et éviter les erreurs de diagnostic, le médecin doit s’efforcer de bien connaître son patient et l’état affectif et psychologique de celui-ci.

En cas de folie, la notion de soin prend nécessairement un aspect différent. Elle suppose avant tout, une autre approche que la seule prise en compte des symptômes, à laquelle se réduit bien souvent, la pratique médicale classique .

En se gardant d’utiliser des listes de symptômes tout prêts rédigés ou des diagnostics préétablis, le médecin doit définir son rôle au travers de sa relation avec le patient, dans l’écoute attentive de ses propos et dans l’observation des manifestations visibles de sa maladie.

Mais, après avoir réalisé cette description moderne de l’hystérie et abordé la notion de psychothérapie, Sydenham retrouve les théories du passé pour parler de l’étiologie et du traitement : ce sont les « esprits animaux » qui provoquent la maladie. Il prescrit des saignées et des purges pour évacuer les humeurs de la folie.

Harvey :

Pourtant pur organiciste, il contribue aussi à éloigner la maladie mentale du domaine corporel en lui reconnaissant une dimension psychologique.

D’après lui, il existe une correspondance entre le corps et l’esprit :

« Toute affection de l’esprit accompagnée de douleur ou de plaisir est la cause d’une agitation dont l’influence se fait sentir jusqu’au coeur. Le chagrin, l’amour, l’envie, l’anxiété... sont accompagnés d’amaigrissement, d’affaiblissement qui engendrent toutes sortes de maladies. Quelques fois, une colère rentrée peut produire d’étranges malaises ». (De Motu Cordis 1628)

L’esprit a donc le pouvoir de s’exprimer à travers le corps. La colère contracte les pupilles, la pudeur rougit les joues, etc...

Ces observations d’Harvey contribueront, plus tard, à la naissance de la médecine psychosomatique.

Mais dès lors, on commence à réaliser que le corps et l’esprit ne sont plus autant éloignés l’un de l’autre que Descartes le pensait.

Spinoza :

C’est en s’opposant aussi à l’éternel dualisme cartésien, que ce philosophe hollandais va devenir le plus grand psychologue de son temps.

Comme Harvey, il reconnaît que le corps est capable de ressentir psychologiquement les processus physiologiques, sous forme de pensées, de sentiments, de désirs, etc...L’organisme vivant fonctionne donc dans une unité où se mêlent le physiologique et le psychologique. Et les lois qui commandent la nature humaine et les activités psychiques sont compréhensibles par la raison. L’esprit peut les déchiffrer, et de ce fait, garder la maîtrise des passions, s’en libérer pour accéder à la perfection.

Ainsi Spinoza remplace la sagesse divine de St Augustin par la sagesse humaine. La foi détrônée laisse la raison devenir la vertu suprême. Si l’organisme vivant est à la fois corps et esprit, ce dernier reste toujours supérieur car doué de pouvoirs insoupçonnés dont la connaissance, justement, s’appelle « psychologie ».

Bien avant Freud, Spinoza utilise le langage de la psychanalyse. Non seulement il parle de l’existence d’un « inconscient dynamique », mais il décrit parfaitement le mécanisme du « refoulement freudien » :

« Lorsque l’esprit est gêné par des contingences, il s’efforce de les chasser en rappelant à sa mémoire d’autres choses qui excluent l’existence des premières » ( « l’Ethique » 1675)

C’est en évitant d’être conscient , parfois, que l’esprit parvient à diminuer l’anxiété et à maintenir l’indispensable équilibre intérieur.

Il existe pour Spinoza un « désir inné de préservation de l’être », qui détermine les comportements et que Freud appellera « principe d’homéostasie ».

Précurseur sans le savoir de la psychanalyse, Spinoza pense que la « liberté de l’homme », son équilibre intérieur ou sa santé mentale dépendent du développement des possibilités de sa conscience. Il peut se libérer de l’esclavage des passions, par la maîtrise de l’esprit. Sa raison et son intelligence doivent lui permettre de comprendre les motivations inconscientes qui président
à ses actes, à ses désirs ou à ses comportements.

L’apport de Spinoza à la psychiatrie est donc très important .

Non seulement il a mis en valeur les faits psychologiques, dans la survenue des maladies mentales, mais il a laissé entrevoir un espoir thérapeutique : l’individu a, lui-même, la capacité de se soigner, de s’auto guérir en rendant conscient ce qui est caché dans l’inconscient.

Burton :

Théologien sans aucune formation médicale, il va être le premier à parler de la folie d’une façon tout à fait nouvelle, qui influencera de nombreux auteurs par la suite.

Son traité « Anatomie de la mélancolie » (1621) est basé uniquement sur son expérience personnelle de la maladie :

« Les autres hommes tirent leur savoir des livres, je tire le mien de l’habitude de la mélancolie ».

Avec un réalisme frappant et une grande capacité d’auto-analyse, il décrit cette pathologie et son cortège de symptômes:

Le malade est animé de sentiments de haine et d’hostilité que l’on croit dirigés vers le monde extérieur, mais qui sont en fait dirigés contre lui-même. Il vit une auto-accusation et une auto dépréciation continuelles qui peuvent le mener au suicide.

Pour lutter contre cette haine de soi, le mélancolique la transforme en tendances agressives de jalousie, de rivalité et d’ambivalence dont Burton fait une bonne description.

Concernant le traitement, il pense que les saignées et les purges d’usages classiques ne sont pas suffisantes. Selon lui, le patient retrouvera plus vite le goût de vivre avec de l’exercice physique, des bains, de la musique et des voyages.

Et, s’éloignant encore davantage de la théorie de la bile noire, il insiste énormément sur le rôle thérapeutique de la confession à un ami ou à un médecin qui, en représentant l’équivalent de la conscience, peut aider à adoucir la mélancolie. C’est la notion même de transfert qui, plus tard, sera reprise par la psychanalyse.

Même si de nombreuses erreurs de traitement et d’étiologie subsistent encore, on essaye désormais, grâce à la psychologie, de comprendre la folie comme une maladie à part entière, propre au psychisme. Elle parviendra peut-être à s’échapper de ce jugement médical classique, qui l’a condamnée comme une pathologie organique.

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LA FOLIE DANS LA LITTERATURE

Avec Sheakespeare et Cervantes, c’est la première fois, en littérature, que des personnages atteints de maladie mentale, peuvent devenir des héros.

Par une mise en scène de comportements pathologiques, les auteurs réalisent une approche psychologique originale de la folie.

Et parfois, l’insensé y côtoie de si près la normalité qu’il s’y confond.

Shakespeare :

Il décrit toutes les personnalités pathologiques.

Falstaff est un poltron vantard. C’est un psychopathe qui présente une importante immaturité affective.

Hamlet souffre d’une névrose obsessionnelle.

Othello tue Desdémone dans un accès de jalousie exacerbée, proche de la paranoïa.

Le Roi Lear illustre le complexe d’Oedipe, l’attachement pathologique entre père et fille.

Cervantes :

Il raconte l’histoire d’un chevalier fou, Don Quichotte, qui fuit la réalité insupportable et angoissante, pour se réfugier, grâce aux hallucinations et au délire, dans un passé imaginaire et merveilleux. Sa folie lui offre la possibilité de fausser la réalité, sans compromettre sa relative adaptation au monde extérieur. Il mène ainsi une existence double.

Sancho Pança joue le rôle du garde-fou. Il est l’humble serviteur qui aide son maître à vivre sa déraison, tout en restant dans la réalité.

La littérature apporte donc une large contribution à l’évolution des idées concernant la folie. Elle se détourne réellement des explications irrationnelles, démoniaques ou superstitieuses, pour céder la place à l’observation, au raisonnement déductif et aux considérations psychologiques.

On découvre que l’insensé conserve un comportement humain compréhensible, même dans ses actes les plus fous.

Et l’âme et le corps, que l’on croyait complètement dissociés, semblent entretenir des relations bien complexes.

Alors que le jugement social porté sur la folie commence à changer, paradoxalement, des évènements historiques vont contraindre le malade mental à retrouver ses anciennes parentés avec la bestialité et à vivre une existence de prisonnier.

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L’EDIT DE 1656

-La lutte contre la pauvreté :

La France traverse une période sombre marquée par le retour inquiétant des épidémies de peste et une propagation de la syphilis.

Les sorcières et les possédés ne pouvant plus être les responsables désignés d’office, on accuse alors les pauvres d’entretenir le mal et de colporter les maladies contagieuses.

Ces nouveaux coupables se trouvent d’ailleurs impliqués dans un problème social de dimension européenne : des mendiants et des vagabonds, en nombre considérable, rôdent de partout. Et si certains se contentent de faire l’aumône, d’autres volent à la tire, forcent les troncs d’Églises ou même agressent les « honnêtes gens ».

Le pays, plongé dans l’insécurité, se retrouve transformé en coupe-gorge.

Les pauvres représentent un danger imminent, non seulement pour la santé publique, car on les soupçonne d’être les vecteurs des maladies, mais aussi pour l’ordre social, qu’ils perturbent en vivant de vols et d’expédients.

Ils savent s’organiser jusqu’à former une véritable armée et se réunissent le soir, dans des « cours des miracles » où faux aveugles et faux infirmes recouvrent miraculeusement la santé.

Paris, comme bien d’autres villes, compte des dizaines de « cours des miracles ».

Si le Moyen âge et la Renaissance avaient considéré la pauvreté comme un exemple de vertu, le XVII e siècle la condamne comme le pire des vices, à la fois délit et fléau social.

Elle représente aussi une montée d’un contre-pouvoir qui plonge les dirigeants dans l’inquiétude.

Par conséquent, le 22 Avril 1656, Louis XIV promulgue un Édit donnant ordre de faire arrêter tous les voleurs, infirmes, ribauds,etc...

Dès lors, on ne cherche plus seulement à lutter contre la pauvreté, on décide de prendre des mesures efficaces pour assainir complètement le pays, en enfermant tous les indésirables, tous ceux et celles qui représentent un poids mort économique ou un danger social : étrangers, mendiants, vagabonds, larrons, criminels, vénériens, pestiférés, insensés, etc...

Au désir d’assistance et de charité du siècle passé, s’associe une volonté de punir, de réprimer, qui se traduit par le renfermement de tous les indigents.

Les anciennes léproseries - Bicêtre, Charenton, la Salpêtrière, etc...- deviennent des lieux d’accueil et d’internement.

Cette politique d’assainissement, qui se met en place de 1656 à 1667, conduit des asociaux de toutes sortes à être détenus dans ces nouveaux établissements que l’on nomme : « Hôpitaux Généraux ». On y crée des manufactures et les pensionnaires, sous étroite surveillance, se mettent au travail. Grâce à cette main d’oeuvre bon marché, on dispose ainsi d’un moyen efficace pour relancer l’économie du pays.

Pour justifier de ses intentions humanitaires, l’Etat affirme qu’il désire, malgré l’usage de mesures en apparence impopulaires, sauver les gens de la misère. Et c’est ainsi que l’on commence à distinguer deux sortes de pauvreté :

- La « bonne », qui accepte la réclusion et la soumission au travail comme des bienfaits, et qui se repent sagement de son délit de pauvreté.

- La « mauvaise », qui se refuse obstinément à obéir ou à travailler, et qui, de ce fait, n’en mérite que davantage la punition et les châtiments.

Parmi tous ces correctionaires, se trouvent mêlés d’authentiques malades mentaux, qui, pris au piège de la lutte contre la pauvreté, doivent par obligation se ranger aux côtés de l’illégalité et de l’incapacité au travail. Pauvres et pauvres d’esprit sont confondus. La folie appartient au monde de la mauvaise pauvreté, elle est aussi considérée comme un délit.

L’oisiveté, la paresse, le brigandage, la prostitution, l’homosexualité, le crime, les maladies vénériennes et la folie s’apparentent. Les fautes de la raison s’associent aux fautes de la chair ou aux fautes de droit, et trahissent une déviance sociale, un désordre méritant une nécessaire condamnation. Et la vertu qui devient une affaire d’Etat, impose de corriger celui qui s’est égaré, de le ramener à la raison par la pénitence et la reconnaissance de la faute.

L’Hôpital Général, ancêtre de nos asiles et de nos hôpitaux psychiatriques, remplit cette fonction. Il assure , par son pouvoir situé entre la police et la justice, à la fois l’assistance et la répression.

Les finances publiques soutiennent le projet et l’Eglise y apporte sa bénédiction, puisqu’il s’agit d’une oeuvre de charité envers les pauvres.

St Vincent de Paul encourage l’enfermement :

« Le peuple qui se meurt de faim se damne. Il faut soustraire les gens du péché en les enfermant dans une solitude où ils n’auront pour compagnons que leurs anges gardiens (les surveillants) pour leur procurer le salut ».

Les « honnêtes gens » sont satisfaits, quant à eux, de constater que l’on se décide enfin à mettre de l’ordre dans ce monde de la misère responsable de l’insécurité, de la crise économique et du chômage.

-La distinction du fou :

L’Hôpital Général se présente donc avant tout comme une institution carcérale où, par le repentir et le dressage, on s’efforce d’enrayer l’endémique pauvreté qui gangrène le pays.

Noyés dans la masse des exclus, les malades mentaux y sont condamnés à mener une existence de prisonniers et à partager avec les autres correctionaires la peur, les punitions et les privations de toutes sortes.

Et si, assez rapidement, on envisage de les isoler à part, ce n’est pas dans l’intention de leur prodiguer des soins ou de leur assurer un mieux-être, mais simplement pour résoudre un problème de cohabitation. Effectivement, le fou se mêle très mal à la population de l’Hôpital Général.

Dès 1660, un arrêt du parlement de Paris décide de créer des quartiers réservés aux insensés à l’intérieur des lieux d’internement .

On y enchaîne les plus agités, dans des cellules spéciales équipées de cages individuelles garnies de paille.

Et c’est ainsi que le fou retrouve ses anciennes parentés avec la bestialité.

D’ailleurs à l’usage, on constate qu’il résiste très bien à des conditions de vie extrêmes : il ne craint ni le froid, ni l’humidité, ni la faim... C’est un peu comme si sa folie le protégeait des contingences matérielles ou physiques.

Cette particularité le rapproche encore davantage de l’animal.

Il n’est donc pas question d’entrevoir la nécessité des soins, le dressage et la correction étant les seules méthodes recommandées à l’époque pour imposer aux fous une conduite ordonnée.

La création de quartiers spéciaux pour les insensés est née ainsi, non pas d’une volonté de reconnaissance et de prise en charge de la folie, mais d’une simple et inévitable mesure de contention et d’isolement. C’est par son comportement asocial que le fou a pu se distinguer dans le monde de la pauvreté incarcérée et qu’il a révélé son existence.

Mais, à aucun moment, lors de ce grand renfermement, il a été question d’une « croissance vertigineuse de la folie », comme certains auteurs ont pu le prétendre. Les malades n’ont pas afflué de toutes parts et il n’y a certainement pas eu plus de fous qu’à une autre période de l’histoire. L’internement et la mise à l’écart des insensés ont simplement offert une possibilité de dénombrement qui n’existait pas auparavant.

Ainsi à la Salpêtrière, établissement réservé aux femmes, de 1657 à 1702, le nombre d’insensées est passé de 22 à 722 parmi lesquelles on trouve 222 folles, 280 imbéciles et 222 épileptiques.

Durant la même période, à Bicêtre, où l’on entre pour la vie, les idiots, les épileptiques et les agités enchaînés sont passés de 36 à 107.

Et à l’Hôtel Dieu, sur 3000 pensionnaires que compte l’établissement, 74 sont déclarés aliénés et font l’objet de traitements spéciaux comprenant des douches ou des bains d’eau froide, des purges et des saignées.

Ce siècle marque la rupture avec le classicisme. Et l’abandon des traditions et des idées reçues entraîne cette nécessaire remise en cause des explications concernant les troubles mentaux. Ce sont les philosophes et les écrivains surtout, qui savent aborder une réflexion nouvelle basée sur l’étude psychologique. On s’oriente donc, peu à peu, vers une meilleure compréhension de la folie, la considérant presque comme une maladie naturelle, une pathologie propre à la réalité humaine.

Mais paradoxalement, le fou se retrouve, à la fin du siècle, enfermé et traité comme un prisonnier.

Et c’est sur cette contradiction du XVII e siècle que vont s’élaborer toutes les bases de la prise en charge des malades mentaux.

Aujourd’hui encore, nos institutions psychiatriques ont beaucoup de mal pour parvenir à concilier le soin et la privation de liberté.

A l’aube du XVIII e siècle, même si on reconnaît que seul un médecin est apte à juger d’un état de folie, néanmoins, ce n’est pas lui qui décide de l’internement. C’est une mesure de justice, confiée à l’autorité des magistrats.

L’enfermement ne représente pas, à l’origine, une conduite médicale, puisque le médecin ne fréquente pas l’Hôpital Général, il est avant tout une condamnation.

La maladie mentale, associée à la misère et à l’exclusion sociale, incarne toujours le péché et la faute; elle doit se corriger par des mesures de répression et de repentir.

2 commentaires:

Cecile a dit…

Bonsoir,
Je tiens tout d'abord a vous remercier,pour votre présent travail.
Étant en préparation d'une thèse sur la folie, vos écrits m'ont beaucoup aidé...
Est-ce qu'il vous serait possible de me communiquer les références bibliographiques,afin que je puisse vous citer.
Bien à Vous.

Sylvie LAFFIN a dit…

Bonsoir,
Je rédige actuellement un travail sur la protection des majeurs vulnérables et votre article m'a été précieux pour en rédiger la partie historique.
Je vous en remercie. Comment puis-je vous citer dans ma bibliographie?
Encore Merci.
Cordialement
Sylvie