dimanche 3 août 2008

ECHEC AU FOU ou L'HISTOIRE DE LA FOLIE



INTRODUCTION

L’ANTIQUITE OU LES BASES DE LA PSYCHIATRIE

1- CIVILISATIONS ANCIENNES

-En Mésopotamie et en Egypte

-Chez les Hébreux

2- ANTIQUITE CLASSIQUE

-En Grèce:

Hippocrate

Les philosophes et la psychologie sociale

-Chez les Romains

LE MOYEN-ÂGE : LA RELIGION CONDAMNE LA FOLIE

1- LES CINQ PREMIERS SIECLES

-La place du fou

-L’apport des philosophes à la psychologie:

St Augustin - St Thomas

-Les premiers hôpitaux, les premières Écoles de médecine

2-LES TROIS DERNIERS SIECLES

-Les sorcières et les fous sont désignés coupables

-Le Malleus Malleficarum

LA RENAISSANCE : L’HUMANISME CONTRE LES SUPERSTITIONS

1- PRATIQUES MAGIQUES ET SUPERSTITIONS

2- LES PROGRES DE LA MEDECINE

3- L’HUMANISME, UNE APPROCHE DEMYSTIFIEE DE LA FOLIE

-La Nef des fous –

-L’Eloge de la folie

4- LES MEDECINS DEFENSEURS DES SORCIERES

-Classification des maladies mentales

XVII e SIECLE : NAISSANCE DE L’HÔPITAL GENERAL

1- REMISE EN CAUSE DES EXPLICATIONS MAGIQUES

ET RELIGIEUSES

2- LA RAISON AU SERVICE DE LA CONNAISSANCE

Harvey – Descartes – Molière

3- LE DEVELOPPEMENT DE LA PSYCHOLOGIE

Sydenham - Spinoza - Burton

4- LA FOLIE DANS LA LITTERATURE

Shakespeare - Cervantes

5- L’EDIT DE 1656

-La lutte contre la pauvreté

-La distinction du fou

XVIII e SIECLE : L’ASILE, L’ALIENE, L’ALIENISTE

1- PERSISTANCE DE LA PAUVRETE

2- LA CONDITION DE VIE DU FOU

3- LA PENSEE PHILOSOPHIQUE

4- LA PENSEE MEDICALE

-La folie est une maladie organique

-Classification des maladies mentales

-Les traitements

5- LES DEFENSEURS DES ALIENES

Rush - Pinel

6- PERSISTANCE DE LA MAGIE

Mesmer - Gall -Les convulsionnaires de St Médard

XIX e SIECLE : LA NEUROLOGIE CONTRE LA PSYCHOLOGIE

1- LES PARTISANS DE L’ORGANOGENESE

-L’étude du cerveau

-L’exemple de la paralysie générale

-Les théories de la dégénérescence

-L’avènement des neurologues

2- LES PARTISANS DE LA PSYCHOGENESE

-Cabanis - Esquirol : la réforme des hôpitaux

La redéfinition du traitement moral- La Loi de 1838

Le problème des monomanies

-La méthode psychothérapie est appelée psychiatrie

-Les psychiatres allemands précurseurs de la psychanalyse

3- PHILOSOPHES ET ECRIVAINS

-Les philosophes et l’inconscient

-Le romantisme et la folie

4- LA MAGIE DE L’HYPNOSE ET DE LA SUGGESTION

XX e SIECLE : ESPOIR ET DESILLUSION

XX e SIECLE : 1 e PARTIE

1- LA NEUROLOGIE S’IMPOSE

-Vers une psychiatrie biologique

-Le partage de la folie

2- UN AUTRE DISCOURS SUR LA FOLIE

-Freud et la psychanalyse

Les disciples et les dissidents

Influence sur la psychiatrie

-L’existentialisme : expression de la souffrance psychique

3- LES THERAPEUTIQUES DE LA FOLIE

-La pauvreté des anciennes médications

-Les thérapeutiques de Choc

-Les traitements psycho pharmacologiques

XX e SIECLE : 2 e PARTIE

1- LA PSYCHIATRIE S’IMPOSE

-La rupture avec le passé dans l’asile

-La reconnaissance sociale de la folie

Cinéma - littérature

2- L’INEVITABLE PROJET DE SECTORISATION

3- LA CONTESTATION

-L’anti-psychiatrie : nouvelle Éloge de la folie

-La psychanalyse contestée

-Les psychothérapies miracles

XX e SIECLE : 3 e PARTIE

1- LE RETOUR AU RATIONALISME

-La recherche des causes organiques

Facteurs biochimiques, héréditaires, viraux

-Vers une psychiatrie de laboratoire

Du DSM I au DSM III

La redéfinition des troubles mentaux

La nécessité de traiter

2- LE NOUVEAU PARTAGE DE LA FOLIE

3- LA FIN D’UNE PROFESSION

-Du savoir-faire à la technique de soin

-Un soin bien administré

EPILOGUE

INTRODUCTION

« Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme de penser et d’agir comme les autres »

Voltaire . Dictionnaire philosophique 1764


INTRODUCTION


La folie est irréductible au langage .Quel rapport y a-t-il entre la nature profonde de l’insensé et ce que nous pouvons en connaître et en dire, nous, les gens sensés ?
Tout effort d’écriture à ce sujet trahit une intention mégalomane de cerner la réalité du fou, mais ne réussit qu’à préciser notre rapport personnel à la folie et à prendre position. Ce qui ne peut se faire sans qu’intervienne un jugement subjectif.

La réalité de la folie reste insaisissable, elle est seulement pressentie par des intuitions souvent plausibles, mais toujours improuvables.
Ce que nous en comprenons, révèle quelque chose de sa nature profonde, tout comme la partie immergée de l’iceberg manifeste la présence de sa masse invisible submergée.
S’intéresser à l’insensé, c’est savoir se pencher au bord d’un abîme, c’est accepter de se passer de certitudes.

De telles affirmations paraissent évidemment peu convaincantes aux esprits épris de rigueur médicale qui n’admettront jamais que la folie puisse être une structure irréductible à notre intelligibilité.











"Je dis toujours la vérité,

Pas toute, parce que toute la dire

On y arrive pas

Les mots y manquent;

C'est même par cet impossible

Que la vérité tient au réel " LACAN



La folie nous renvoie à notre ignorance et à notre impuissance. Et l’énigme reste posée qui entraîne encore aujourd’hui le plus assidu des psychiatres dans des labyrinthes où l’on s’égare...

La meilleure façon d’en parler, sans s’échapper de la réalité, consiste à s’en référer à l’histoire. Celle de l’homme et de cette peur qui a souvent contraint l’insensé au silence, par incompréhension ou par mesure de sécurité. Et l’histoire nous apprend comment la psychiatrie a vu le jour, enfantée justement par cette grande peur et par une médecine qui, se voulant science exacte, fut bien soulagée de se débarrasser de cette spécialité encombrante et trop peu rigoureuse, sans avoir le courage d’avouer son impuissance à expliquer ou à traiter les faits psychiques et la maladie mentale.

Ainsi donc est née la psychiatrie, parente pauvre de la médecine, d’une vielle dualité opposant les maladies du corps et celles de l’esprit. Cette opposition, que l’on s’est toujours efforcé de maintenir, s’est accompagnée d’une condamnation morale qui a enfermé la psychiatrie derrière ses murs pour cacher sa honte ; honte de sa folie et de la pauvreté des traitements.

Et la médecine continue d’ignorer que toute maladie est d’abord mentale avant d’être somatique, que la participation psychique du malade, son « moral » contribuent pour une large part à sa guérison. Mais on touche ici à l’intangible à l’irrationnel, à l’inexpliqué...
La logique médicale ne tient pas à s’embarrasser de raisonnements psychologiques ou philosophiques.
Pourtant, dès lors que l’on s’intéresse au cerveau et à la maladie mentale, on est obligé d’y faire référence et la pratique psychiatrique y a toujours trouvé sa spécificité.

Dès l’Antiquité, trois causes principales vont être retenues et se disputeront au cours des siècles pour fournir une explication à l’émergence de la folie :

-Des causes surnaturelles, magiques ou religieuses :

Héritage des traditions culturelles, les idées de superstition, de
possession, de maléfice hanteront l’histoire de la folie et déter-
mineront sa condamnation par l’Eglise.

-Des causes organiques :

Un déséquilibre des humeurs, une maladie physique peuvent en-
traîner la folie. C’est le point de départ des théories Hippocratique
ou Galénique et des explications matérialistes de la neurologie ou
de la neuropsychiatrie.

-Des causes psychologiques :

Très tôt, la folie est aussi perçue comme l’expression d’un conflit
intérieur, mettant en dualité l’âme et le corps ou l’individu dans ses
rapports avec la société.

Tandis que les domaines du surnaturel et de l’organique sont ceux des prêtres et des médecins, celui du psychologique appartient aux philosophes qui donnent à la psychiatrie naissante toute sa portée anthropologique et sociologique.
Partant de là, on peut suivre l’évolution de ces considérations au fil du temps et voir de quelle manière chaque époque a traité ses fous, les a acceptés ou refusés, compris ou châtiés...

Peu à peu, s’éloignant de la démonologie et des superstitions, la psychiatrie est parvenue à s’arracher du médical pour s’affirmer comme une science à part entière, autonome, avec ses propres soignants et ses projets de prévention et de sectorisation.
Elle a acquis ainsi une dimension sociale, et son histoire s’est retrouvée étroitement liée à celle de la société.

Aujourd’hui, notre fin de XX e siècle et début de XXI e affichent une volonté déterminée de supprimer sa spécificité à la psychiatrie. Le soin n’est plus basé sur la compréhension du sens de la maladie. La psychopathologie et la clinique s’effacent devant un rationalisme médical strict qui impose le silence à l’expression du symptôme.
Le médicament, devenu roi, semble détenir tout pouvoir sur la folie et prend la place du savoir-faire et de l’expérience du soignant.

Dans sa pratique, l’infirmier a de plus en plus le sentiment de n’être qu’un distributeur de molécules chimiques. Et le temps qu’il passe encore à l’écoute du malade lui parait bien inutile et superflu, puisque le seul acte thérapeutique qu’on lui demande consiste en l’application rigoureuse des prescriptions pharmacologiques.

Où est passé le discours sur la folie ?

Qu’en est-il de cet espoir qui tantôt avait ouvert à la psychiatrie la possibilité de travailler sur la prévention et la prophylaxie, envisageant ainsi de soigner le trouble mental dans son environnement social ?

Cet abandon du psychologique et du sociologique au profit d’une soumission passive à l’ordre médical laisse peut-être entrevoir des enjeux économiques ou financiers...
Mais les soins que l’on dispense aux malades mentaux peuvent-ils se résumer uniquement à une prise de traitements ?

Prisonnière de cette médicalisation, la folie est condamnée à retrouver ses origines organiques, c’est à dire chimiques,biologiques, héréditaires, virales etc...
Et l’infirmier y perd son appellation de « psychiatrique », tandis que le psychiatre se contente de devenir un simple praticien hospitalier.
En lui supprimant ses soignants, on espère peut-être en finir avec la maladie mentale.

Néanmoins, depuis l’origine des temps, il y a cette rencontre inévitable de l’homme et de la folie. Et les chiffres en témoignent encore aujourd’hui :
830 000 adultes sont suivis chaque année par des services publiques pour troubles psychiatriques et 300 000 personnes effectuent un séjour par an en services spécialisés.
10 % des consultations d’un médecin généraliste concernent des problèmes psychiques.

L’histoire peut nous aider à retrouver le sens que doit avoir la psychiatrie, ce à quoi elle doit répondre pour sortir de l’impasse actuelle d’incompréhension dans laquelle elle est tombée. En redécouvrant l’importance du psychologique et du social, on redécouvre toujours la nécessité de prendre en charge d’une façon spécifique, les troubles mentaux.

Mais il y a cette politique de rentabilité, le manque de moyens, la suppression des lits et du personnel, le retour des contentions…Sans compter l’hygiénisme ambiant et les basses attaques du politique et des médias, dignes de l’âge d’or de l’absolutisme, qui diabolisent et criminalisent les malades mentaux . La situation est compliquée pour les soignants et la peur est tenace et bien entretenue…

Mais les murs qui contiennent la folie sont peut être bien tout autour de nous …

L'ANTIQUITE OU LES BASES DE LA PSYCHIATRIE


L’ANTIQUITE

OU LES BASES DE LA PSYCHIATRIE


La folie fait partie de l’histoire de l’humanité. Elle s’y inscrit comme une expérience fondamentale de l’être humain.

Dans les sociétés primitives, on utilisait déjà des méthodes pour soigner les esprits. Sans avoir la définition de maladie, la folie, comme toute souffrance physique ou psychique, supposait une cause extérieure. Très forte, la croyance au surnaturel faisait que le seul moyen de lutte était la magie, exercée collectivement.
Face au danger que représentait pour le groupe la maladie d’un seul, le soin, guidé par un sorcier ou un chaman, utilisait des rituels incantatoires, des fumigations, des trépanations ou l’absorption de drogues hallucinogènes pour assurer la transe collective.

On peut déjà y voir une thérapie de groupe. Une fois dépossédé,guéri, le sujet malade était réintégré dans la communauté.
L’effet du traitement était psychothérapique et sociothérapique.

Dans les sociétés plus organisées de l’Antiquité, héritières de ces traditions ancestrales, l’art médical reste avant tout une affaire de religion. Les médecins sont des prêtres qui ont su conserver toute la puissance du sorcier et qui, bien souvent, ont encore recours à des pratiques magico religieuses pour chasser les démons responsables ou pour invoquer les Dieux guérisseurs.

C’est en Grèce, avec Hippocrate, que l’on assiste au véritable partage de la médecine et de la magie. Le cerveau est reconnu comme organe de la pensée et les troubles mentaux sont définis sans faire appel à des explications surnaturelles.

La folie, qui tente de s’échapper du domaine de la magie, est alors considérée comme une maladie de l’âme, ce qui fait qu’elle devient tributaire aussi bien de la médecine que de la philosophie.

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CIVILISATIONS ANCIENNES

-En Mésopotamie et en Egypte :

La médecine s’exerce comme un art. Elle a ses lieux et ses praticiens. Des médecins laïques s’occupent des maux physiques.
Mais la maladie mentale reste la préoccupation des prêtres médecins qui, par des méthodes incantatoires ou divinatoires, parviennent à chasser les démons responsables ou à calmer les colères et les vengeances divines.

Toute pathologie est considérée comme une souillure, une impureté. Et la folie plus particulièrement, puisqu’elle représente une conséquence du péché, et impose une purification, une reconnaissance de la faute.

L’incantation, la suggestion, l’interprétation des rêves, pratiquées dans les temples, ont effectivement des vertus curatives.
Il s’agit d’une forme de psychothérapie, à laquelle sont associées très souvent des activités récréatives telles que peintures, danses, concerts, etc...

Les Egyptiens diagnostiquent déjà cette maladie que les Grecs appelleront « hystérie ». Ils pensent qu’elle est due à une malposition de l’utérus et ils la soignent par des fumigations du vagin.

-Chez les Hébreux :

Ce peuple est monothéiste. La vie est basée sur le respect de la Loi. Si la santé est un bienfait divin, la maladie trouve son explication dans le péché, le non respect de la Loi. C’est Dieu qui rend fou et c’est Dieu seul qui, par l’intermédiaire des prêtres, peut apporter la guérison.

La folie est une punition des péchés :

« Et l’Eternel te frappera de délire, d’aveuglement et d’égarement d’esprit ».

( Deutéronome Ch. 28, V. 27 )

Il faut reconnaître la faute pour recevoir le pardon. L’aveu représente une catharsis thérapeutique .

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ANTIQUITE CLASSIQUE

-En Grèce :

Hippocrate :

C’est avec Hippocrate qu’a lieu le véritable partage de la médecine, de la magie et de la religion et que l’on assiste à la naissance de la psychiatrie.

Il se refuse à voir dans les troubles mentaux des manifestations surnaturelles ou religieuses ; il est convaincu que la folie, comme toute maladie, a une cause organique :

« Les maladies ont une cause naturelle et non surnaturelle, cause que l’on peut étudier et comprendre ».

« L’épilepsie n’est ni sacrée, ni divine, elle a une cause naturelle comme les autres maladie ».

Selon Hippocrate, la santé et la vie reposent sur l’équilibre des quatre humeurs qui sont le sang, la flegme ou pituite,la bile jaune et la bile noire, respectivement situés dans le coeur, le cerveau, le foie et la rate.

La maladie, mentale ou physique, s’exprime par un déséquilibre de ces humeurs.

Hippocrate est l’un des premiers à établir une classification des troubles mentaux :

- Phrénitis : c’est une folie accompagnée de fièvre.

- Manie : c’est un délire sans fièvre avec agitation considéré comme une maladie chronique.

- Mélancolie : c’est un état de crainte et de tristesse.

L’origine du mot est : « mélanos cholé » qui signifie « bile noire », ( d’où l’expression « se faire de la bile » ) La bile noire responsable de la mélancolie est présente dans la rate, organe que les Britanniques nomment « spleen », mot qui veut dire aussi mélancolie .

- Epilepsie : c’est la « maladie sacrée » qui fait appel à la démonologie.
Hippocrate la décrit comme une maladie naturelle due au flegme

- Hystérie : elle provient d’une sècheresse et d’une migration de l’utérus.
Hippocrate en la considère pas comme une maladie, s’étant aperçu que le mariage en venait souvent à bout .

Partisan de l’organogenèse, Hippocrate pense que pour soigner la folie, il faut retrouver l’équilibre des humeurs, grâce à des saignées, des purgations, des bains, des régimes alimentaires, un respect de l’hygiène et l’usage de quelques plantes ( Ellébore, séné, mandragore, jusquiame, etc..)

Mais il remarque aussi l’importance de la relation médecin-malade, l’impact thérapeutique de la suggestion, et la nécessité de respecter une déontologie médicale.

Les philosophes grecs et la psychologie sociale :

Avec Hippocrate, la folie devient une maladie. L’âme, comme le corps est capable de souffrir. Cette reconnaissance engage la conscience médicale, puisqu’on y voit une atteinte organique, mais la conscience philosophique aussi, dans la mesure où l’âme est concernée.

Platon, Socrate et Aristote, contemporains d’Hippocrate, reprennent ses théories et orientent leur réflexion vers une meilleure connaissance de l’homme. Inévitablement, la folie apparaît très vite comme l’expression d’un malaise entre l’individu et son milieu social. Il s’en suit des considérations sociologiques et politiques, portant sur l’organisation de la vie en société et sur la nécessaire prise en charge du malade mental.

Les philosophes interprètent les phénomènes psychologiques comme des messages de l’organisme reflétant un état intérieur. L’âme a le pouvoir de s’exprimer à travers le corps. Et cette dualité âme/corps crée une psychologie dynamique où la conscience a une fonction organisatrice.

L’âme doit savoir rester maîtresse des passions et des appétits désordonnés qui agitent et perturbent sans cesse sa vie intérieure. Grâce à la philosophie, ce métier d’ « accoucheur d’âme », par la voie de la sagesse du « connais-toi toi-même », l’individu peut découvrir qu’il a en lui le potentiel nécessaire pour assurer un équilibre des forces de la vie.

Par analogie, la santé de la cité, comme la santé de l’âme dépend du même équilibre intérieur basé sur le respect de certaines règles de sagesse et d’organisation.
La cité, comme l’âme, peut tomber malade et ses troubles s’exprimer par des déséquilibres, des débordements de passions incontrôlées. Ainsi, il s’avère parfois nécessaire de soigner les maux de la cité, parce que la santé de l’un dépend aussi de la santé de tous.
La folie a donc une dimension sociale, et la notion de soin qui s’en dégage implique la responsabilité de toute la communauté..

Selon Aristote, l’homme exclu, retiré de la cité, est un être dégradé qui ne peut être que malheureux.

La psychiatrie, déjà, suppose une prise en charge collective.

-Chez les Romains :

La pratique de l’art médical et l’approche de la psychologie héritées des Grecs sont obligées de s’accorder avec le christianisme naissant. On assiste forcément au retour des explications mystiques et religieuses de la folie.

Si les Grecs avaient bien fait la différence entre la maladie (« nosos ») et le mal (« kakos »), les Romains confondent les deux :

« Mobus » veut dire maladie et chagrin.

« Malum » exprime à la fois le mal, le malheur et la maladie.

« Salus » réunit la santé et le salut.

Celse, médecin sous l’empereur Auguste et auteur du « De arte medica », renoue avec la démonologie, le charlatanisme et développe des méthodes de traitement plus anti-maléfiques que curatives.

Il décrit l’Épilepsie comme une possession.
Selon lui, la peur représente le seul traitement possible de la folie; grâce à elle, on peut guérir le malade en chassant les mauvais esprits qui l’habitent .
Il recommande donc les jeûnes, les privations, les réprimandes, l’usage des chaînes et de l’isolement.

Galien, médecin à Rome, est un rationaliste convaincu dont l’influence pèsera sur la médecine occidentale pendant très longtemps. Il adapte les théories d’Hippocrate aux exigences de la foi monothéiste chrétienne : les troubles mentaux ne peuvent s’expliquer que par des lésions physiologiques. Ainsi, il pense que la mélancolie est due à la bile noire et les délires aigus à la bile jaune.

Malgré tout, il continue d’y avoir des gens pour défendre les thèses psychologiques d’explication de la folie, et heureusement, on en rencontrera tout au long de l’histoire.

Le médecin Asclépiade, qui exerce à Rome, fonde une École qui s’oppose aux doctrines organiques d’Hippocrate. Il est persuadé que les maladies mentales ont souvent des causes affectives. Il prescrit des bains, des massages, du vin, de la musique, des chambres confortables et des traitements humains aux malades.

Sans être médecin, le philosophe Ciceron s’intéresse aux troubles mentaux et se fait le précurseur de la médecine psychosomatique en reconnaissant l’importance des facteurs psychologiques dans certains maux physiques.
Il n’associe pas la mélancolie à une perturbation de la bile noire, mais à des troubles affectifs.
Selon lui, le remède à la maladie de l’âme est la « volonté » .

Il rejoint ainsi les philosophes grecs qui pensent que l’homme peut devenir responsable de son comportement, normal ou anormal, de sa maladie ou de sa santé. La philosophie peut lui aider à acquérir cette connaissance de lui-même, indispensable pour qu’il découvre qu’il a en lui les possibilités de se soigner et de se guérir. Actuellement, on n’appelle plus cela philosophie, mais psychothérapie.


La reconnaissance médicale de la folie, durant l’antiquité, passe par la primauté des causes organiques. Mais, peu à peu, se font jour d’autres explications qui, s’écartant du rationalisme immuable, laissent la place à la psychologie et à des méthodes de traitement autres que les saignées, les purgations, les émétiques ou la peur.

Pourtant, cette vision plus réaliste de la folie allait très vite se teinter d’obscurantisme au cours du moyen âge, où l’on assistera au retour en force des explications surnaturelles.

L’Antiquité reste une noble période, riche d’enseignement, qui, sans avoir bénéficiée de nos connaissances scientifiques, a su développer cette nécessaire approche psycho sociale de la maladie mentale que le XX e siècle devrait lui envier.

On peut considérer qu’à cette époque-là, toutes les bases de notre psychiatrie actuelle étaient déjà établies.

LE MOYEN ÂGE : LA RELIGION CONDAMNE LA FOLIE


LE MOYEN-AGE : LA RELIGION CONDAMNE LA FOLIE

Le christianisme s’impose avec force.

Le soin médical appartient aux religieux qui en font une affaire de charité. Soigner des âmes malades ou sauver des âmes sont deux choses très proches.

Les monastères accueillent les pauvres, les lépreux et les malades mentaux quand ils souffrent de maux physiques. Les moines cultivent des plantes, comme la jusquiame, l’ellébore, le mandragore, le safran et le lupin ; ils inventent des mixtures qu’il faut boire dans les Églises, pendant les messes, pour qu’elles soient efficaces.

L’art et le savoir médical n’étant que religieux, l’Eglise en profite pour affermir son pouvoir et sa domination.

Et la guérison de la folie ne peut passer que par la foi. On a recours à la superstition et à la démonologie pour expliquer ce que la science ne comprend pas. Le traitement des troubles mentaux se tourne alors vers l’exorcisme ; c’est un rite contre l’esprit mauvais, une conjuration du démon qui s’est emparé d’une âme malade. Il représente aussi une punition dans le sens où la folie est assimilée à une faute.

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LES CINQ PREMIERS SIECLES DU MOYEN-ÂGE

-La place du fou :

Durant les cinq premiers siècles du moyen âge, la folie est assez bien tolérée. On enferme peu, on exclut pas. La notion de collectivité reste importante ; les malades mentaux sont acceptés et pris en charge par sécurité et par charité chrétienne. Seuls les plus dangereux sont enchaînés à domicile ou dans des prisons, quand les familles peuvent payer la pension.

Mais en général, même si on pense qu’il renferme le diable, le fou n’est pas condamné ni refusé par la communauté.

Il est l’ « innocent », le pauvre d’esprit auquel le Christ a promis le Royaume des Cieux. C’est un personnage indispensable, car, grâce à lui, on peut faire oeuvre de charité.
Même les papes, à cette époque-là, se sont fait appeler « Innocents ».

La folie, qui conserve son droit de cité, n’appelle pas un soin médical ; sa guérison passe par des exorcismes ou est abandonnée à l’intercession des saints guérisseurs. Seul un saint peut être capable de venir à bout du diable qui habite le corps de ces innocents.
Et les saints guérisseurs de folie sont nombreux au Moyen âge :

St Avertin guérit les vertiges, St Léonard l’épilepsie, St Guy les tremblements imputables au diable, St Valentin les convulsions, etc...

La folie occupe l’espace social et passe dans le folklore.
La fête de la naissance du Christ, au mois de décembre, sort peu à peu de l’Église pour se répandre dans la rue. Elle devient un divertissement populaire où le plus démuni, le plus innocent est reconnu et proclamé roi de la fête.
Et le fou y trouve sa place puisque justement il est cet innocent.
Sa folie est utilisée comme satire morale, raillerie du luxe et de la puissance.

Dans ces jours de liesse populaire, il n’y a plus d’interdit, plus de loi. Alors s’ensuivent ripailles, comportements licencieux et excès en tout genre.
Le fou y gagne en importance sociale. Et c’est ainsi qu’on le retrouve s’installant dans les rangs du pouvoir et jouissant de nombreux privilèges. Chaque seigneur en accueille un à sa cour.

Le Roi Philippe V crée un poste de « fol en titre d’office », dont la fonction justifie le port d’un uniforme: une tunique coupée de travers, des grelots, un bonnet aux oreilles d’âne, une épée de bois et une marotte à tête de folle à la fois sceptre dérisoire et symbole phallique ( elle donnera lieu à l’expression : « avoir une marotte », c’est-à-dire un grain de folie ).

Le souverain trouve dans le fou un véritable complice, qui n’est ni un valet, ni un serviteur, mais celui qui peut oser dire, sans crainte et sans pudeur, à travers ses mimes et ses drôleries, ce que le lourd conformisme religieux interdit. Et le fou du Roi peut profiter de son impunité, sachant que l’on ne condamnera pas un « innocent ».

Thévenin sous Charles V, Triboulet sous François I er, Mathurine sous Henri IV ou Angély sous Louis XIV ont occupé ce poste.

Ces personnages ne sont jamais des fous furieux. Ils présentent parfois, à cause d’une personnalité pathologique, des images atténuées, comiques ou familières de la folie. Mais souvent, ce sont aussi d’habiles simulateurs.

Ce début du moyen âge est donc une période assez controversée, puisque la folie, pourtant rangée du côté de la possession démoniaque par l’Eglise, parvient malgré tout à se faire une place au pouvoir et à le ridiculiser.

-L’apport des philosophes à la psychologie :

Quelques philosophes d’obédience chrétienne vont, sans contredire les affirmations de l’Eglise, tenter d’apporter une explication psychologique à la folie.Ils s’en réfèrent à la sagesse et au discernement des penseurs Grecs. La foi et la morale conservent des affinités, et la maladie de l’âme est encore le point de rencontre du discours religieux et du discours philosophique.

St Augustin :

Il développe une théorie de la « conscience de soi ». Selon lui, la vérité de l’homme est à rechercher dans son âme, et non pas dans le savoir et la science.

Ses « Confessions » font penser au « connais-toi toi-même » de Socrate. L’introspection autobiographique, utilisée comme auto-analyse, s’avère être un instrument de connaissance psychologique de l’âme. La vérité révélée est thérapeutique puisqu’elle permet une prise de conscience intérieure, une meilleure compréhension de la nature humaine et des comportements : l’âme est parfois la proie de la folie lorsqu’elle est débordée par des troubles intérieurs faits d’angoisses, de pulsions, de conflits ou de sentiments.

St Augustin fut ainsi le précurseur de la psychanalyse.

St Thomas :

Comme Aristote, il refuse la vieille dualité formelle de l’âme et du corps. Pour lui, il y a une interaction constante entre les deux, comme entre l’amour et la haine.

Et lorsque l’âme n’est plus en mesure d’assurer la maîtrise des passions, elle sombre dans la déraison.
Les affections, les émotions, les sentiments peuvent donc entraîner la folie.
Et c’est ainsi que l’amour se retrouve promu, pour un temps, au rang des maladies mentales, aux côtés de la manie, de la mélancolie ou de la lycanthropie.

-Les premiers hôpitaux, les premières Écoles de médecine :

C’est en 1409, qu’apparaît le premier hôpital pour malades mentaux en Europe. Il est situé à Valence en Espagne.

On sait qu’il en existait déjà d’autres dans les pays arabes, notamment à Fès au Maroc, à Bagdad (vers 700) ou au Caire (800) .

En France, les premiers hôpitaux généraux, construits à Lyon en542, à Paris en 652 (Hôtel Dieu) , ne s’occupent que des maux physiques. La maladie mentale reste toujours l’affaire des ecclésiastiques.

Deux Écoles de médecine voient le jour au Moyen âge :

Celle de Salerne, en Italie, qui, bien que s’écartant des thérapeutiques religieuses et des superstitions, ne laisse pas de place à la psychologie. La maladie mentale reste considérée comme une maladie organique dans laquelle le cerveau est désigné comme principal responsable. On y découvre, par exemple, que certains abcès des ventricules cérébraux peuvent donner des psychoses que l’on soigne par des saignées et des régimes diététiques.

Celle de Montpellier, qui ne s’affranchit guère du dogmatisme religieux, comme en témoigne le traitement suivant, prescrit par le Dr Villeneuve, pour la manie :

« Perforer le crâne pour que la matière morbifique puisse passer à l’extérieur ». On pense ainsi évacuer les vapeurs nocives et les démons.

La théologie domine donc toute la pensée médicale, qui s’en tient à l’observance des principes spirituels et des explications religieuses. Dès qu’un médecin s’aventure à défendre d’autres thèses, il prend le risque d’être condamné comme hérétique.

La folie est rattachée au démon, ou à une force extérieure indépendante de l’être humain, telle que l’influence néfaste d’un astre par exemple. C’est ainsi qu’est apparu le terme de « lunatique ». En Angleterre, le « Lunatic Asylum » désignera les institutions spécialisées pour recevoir les aliénés.

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LES TROIS DERNIERS SIECLES DU MOYEN ÂGE

-Les sorcières et les fous sont désignés coupables :

Si les cinq premiers siècles du Moyen âge ont assez bien toléré la folie, les trois derniers la bannissent, la condamnent et la persécutent en la rangeant définitivement du côté du péché, de la faute, de la sorcellerie et du démon.

La France, à cette époque, entre dans une période de crise. La guerre avec l’Angleterre ruine le pays. La famine, le manque d’hygiène, des intempéries importantes amènent des Épidémies. Les pouvoirs de l’Eglise sont déstabilisés par les débuts de la Réforme et par différents scandales qui éclatent dans les monastères et les couvents (débauches et orgies) .

La monarchie, quant à elle, est dangereusement mise en péril, par la folie de Charles VI.

Cette période de récession économique et d’insécurité entraîne, comme toute période de crise, des réactions de peur. Et, pour se protéger, on effectue un retour vers des modes de pensée et de comportement plus rassurants parce que déjà éprouvés par le passé.

L’Eglise et les seigneurs, qui craignent pour leur pouvoir, s’unissent pour se défendre. Et, faute de trouver des remèdes au mal, ils vont chercher des coupables.
Par habitude, on dénonce les juifs, mais ce n’est pas suffisant.
Ce qu’il faut, pour rétablir l’ordre monarchique et religieux, c’est combattre l’infamie et l’incroyance. La misère du peuple trouve son explication : c’est une punition divine contre les péchés.

Il faut donc faire acte de foi, lutter contre l’hérésie, réaffirmer les lois de l’Eglise.

-Le « Malleus Malleficarum » : le « marteau des sorcières »:

L’Inquisition est crée en 1199 par le pape Innocent III. Des tribunaux ecclésiastiques nommés pour juger les hérétiques, utilisent un manuel, le « Malleus » (1487), de Kramer et Spencer, qui désigne les coupables : les sorcières et les possédés :

« Quand on ne peut trouver aucun remède à une maladie,c’est que cette maladie est causée par le diable ».

« Toute maladie inconnue et incompréhensible est digne de sorcellerie et toute sorcellerie vient des désirs charnels qui sont insatiables chez les femmes ».

« La femme est un temple bâti sur un égout ».

Les femmes ont le pouvoir d’exciter les passions ; elles ont le diable au corps, elles sont possédées. Chasser le mal revient à chasser la femme qui l’incarne. Les fous, et surtout les folles, se sont trouvés pris au piège de la chasse aux sorcières, étant eux aussi désignés comme des possédés. Folie et sorcellerie sont toutes deux affaires de diable et doivent subir les même châtiments.

Des bûchers s’allumeront alors dans toute l’Europe, jusqu’au XVI e siècle. Le pape Alphonse V déclarera :

« Les sorcières renient Dieu, jurent par le démon, lui vouent des enfants et les sacrifient ».

Et Ronsard dira aussi :

« Les démons sont dans l’air, participants de Dieu comme immortels, des hommes comme animés de passion. Ils aiment, craignent et dédaignent et même veulent concevoir ».

C’est le mythe de l’union charnelle avec Satan.

Pendant toute la longue période du Moyen âge, la folie trouve sa parenté avec la sorcellerie, la démonologie, la superstition dont elle aura bien du mal à s’affranchir par la suite.

Même plus tard, lorsqu’il sera appelé « malade », le fou en conservera les stigmates qui, publiquement, le condamneront dans sa différence.

Si le Malleus fut cette bible du chasseur de sorcière qui énumérait les signes permettant de reconnaître les possédés, aujourd’hui, les médecins ont à leur disposition un DSM (manuel de diagnostic en santé mentale) qui , donnant la liste des symptômes anormaux, permet d’identifier le fou sans se tromper .

LA RENAISSANCE : L'HUMANISME CONTRE LES SUPERSTITIONS


LA RENAISSANCE :

L’HUMANISME CONTRE LES SUPERSTITIONS

Délivrée de la guerre de Cent ans, la France connaît un essor économique marqué par la croissance urbaine, le développement du commerce, de l’industrie et de la presse d’imprimerie.

Le déclin de la féodalité et du clergé font de la Renaissance une période de transition, de remise en question.

Un esprit de recherche tente, peu à peu, d’échapper au poids des lourdes institutions et des idées médiévales erronées.

Les astronomes dénoncent les anciennes conceptions de l’univers, les anatomistes, s’engageant dans la découverte du corps humain, contestent les théories galéniques.

La science et la pensée veulent faire confiance à l’expérience et aux sensations, sans se référer à une autorité.

Les premiers humanistes, tels que Brant, Erasme, Rabelais, Machiavel ou Montaigne, suscitent un mouvement qui s’écarte des doctrines rigides de l’époque pour retrouver la philosophie de l’Antiquité. L’étude des classiques redevient à la mode et permet aux humanistes de combattre les superstitions et l’obscurantisme médiéval.

Mais si cet esprit nouveau essaye de décrire la réalité de façon plus objective, il ne réussit pas à chasser complètement les explications démoniaques de la folie.

La Renaissance reste cette période la plus marquée par l’Inquisition et nombreux sont les fous, les hérétiques et les sorcières qui brûlent encore sur les bûchers.

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PRATIQUES MAGIQUES ET SUPERSTITIONS

Les médecins, pour la plupart, restent très attachés aux superstitions. Ils sont convaincus que les trois affections de la tête alors reconnues : frénésie, manie et mélancolie - s’expliquent par une perturbation des humeurs ou un changement de la bile dés à des influences démoniaques.

Et la thérapeutique applique jusqu’à l’absurde, le principe galénique du traitement par les contraires :

La frénésie est un échauffement des méninges, il faut donc refroidir.

La mélancolie correspond à une surcharge d’atrabile qu’il est nécessaire d’évacuer par des purges, des saignées, des vésicatoires, etc .

L’épilepsie provient d’un engorgement dé à la pituite, ce venin fabriqué par les diables et les démons, et il faut dessécher .

Les maladies de l’esprit sont toujours considérées comme la conséquence du péché et de l’immoralité.

Félix Plater, professeur de médecine, auteur de « praxis medica », explique que les fantasmes sexuels, qui souvent conduisent à la folie, résultent d’une possession par le diable ou d’un châtiment divin.

On s’en tient donc à la bile noire, aux anges déchus attirés dans le corps, aux forces surnaturelles et aux envoûtements pour trouver la cause des troubles mentaux.

La magie et la superstition continuent d’exercer leur influence, même si la Renaissance connaît de réels progrès scientifiques. Alors que l’astronomie révèle des vérités concernant le mouvement des planètes, parallèlement se développe l’astrologie, science de la prédiction .

Même Kepler, qui devient célèbre à partir de 1609 pour ses fameuses Lois d’astrophysique, établit volontiers des horoscopes .

Rabelais, pourtant farouche adversaire du charlatanisme, s’adonne aussi à cette pratique et se fait appeler : professeur d’astrologie.

L’Eglise, qui condamne cette science divinatoire, ne peut empêcher ses papes, d’aller en cachette, consulter des astrologues. Aujourd’hui, nos chefs d’état ont tous, et c’est connu, des consultations de ce type .

Toute civilisation utilise des pratiques magiques. Les découvertes rationnelles suscitent toujours des forces opposées irrationnelles, parce que la science ne suffit pas, à elle seule, à satisfaire le rêve. C’est comme si le « trop savoir » mettait en péril l’âme et son besoin perpétuel d’inexpliqué La Renaissance n’échappe pas à cette règle. Pourtant enthousiasmée par les découvertes scientifiques, elle est attirée aussi par toutes les mancies : géomancie, aleuromancie, cléromancie, chiromancie, etc...

Et l’énorme succès de ces sciences divinatoires favorise l’apparition d’une méthode particulière d’examen du corps humain, que l’on doit à Jérome Cardan :

La métoposcopie :

Anatomiste et chiromancien passionné, auteur d’une autobiographie intitulée
« de propria vita » (1575), Cardan établit que d’après les traits et l’expression du visage, on peut déduire le caractère d’une personne .

La recherche d’une corrélation entre la constitution physique et la personnalité se poursuivra pendant toute la Renaissance.

Cette thèse sera reprise par Gall, médecin au XVIII e siècle, avec la phrénologie. Lombroso, célèbre criminaliste italien du XIX e siècle, tentera à son tour de prouver qu’il existe un lien entre la criminalité et la configuration du visage. De nos jours encore on chercher à reconnaître les indices anatomiques ou comportementaux sensés trahir une pathologie mentale ou une déviance sociale . Cardan est aussi à l’origine d’une autre méthode, beaucoup plus inspirée de la psychologie, et qui, plus tard, sera réellement reconnue pour ses vertus thérapeutiques : la « méthode Coué » .

Il en parle en ces termes: « Seule une conscience coupable rend l’homme malheureux, la fermeté d’esprit est d’un grand secours pour supporter nos maux et pour faire tourner la chance. Pour éviter d’être malheureux, il faut croire que l’on ne l’est pas ».

« Si tu es malade, il faut croire que tu ne l’es pas, te le répéter, le dire aux autres et recommencer » .

En dépit de sa croyance aux démons et à certaines pratiques divinatoires, Cardan a le mérite de reconnaître le pouvoir thérapeutique de la suggestion. Il conseille aux médecins, pour s’assurer de la réussite d’un traitement, de gagner le plus possible la confiance des malades :

« Pour qu’ils guérissent, il faut qu’ils aient confiance en lui, qu’il les persuade de leur prochaine guérison » .

Durant les siècles suivants, on verra se développer l’influence de la suggestion, d’une façon qui ne sera pas complètement éloignée de la magie, avec le mesmérisme et l’hypnose .

La Renaissance prête beaucoup d’intérêt à ces personnes qui sont présumées capables de soigner sans effectuer de traitement réel et sans utiliser de médication. Ce ne sont donc plus les Saints qui guérissent, mais des individus bien vivants, ayant reçus de Dieu le pouvoir d’agir sur les maladies.

C’est ainsi que les rois, anglais ou français, ont acquis la réputation de guérir les scrofules et les écrouelles, par simple attouchement. Ce sont les rois thaumaturges .

A la même époque, Greatrakes, un irlandais, rassemble des milliers de souffrants. Il est considéré comme un « élu de Dieu » capable d’accomplir des miracles. En fait, par une habile suggestion, il pratique surtout une forme de psychothérapie.

Aujourd’hui encore, la foule de guérisseurs, de chiropracteurs, de mages ou de gourous, bien supérieurs en nombre à nos médecins, attestent de l’efficacité des procédés surnaturels persuasifs.

L’attouchement, la chiromancie, l’astrologie et la suggestion ne sont donc pas des pratiques réservées à une époque précise de l’histoire. C’est une réaction humaine que de faire appel au surnaturel pour surmonter ses peurs, ses angoisses ou ses maladies .

2

LES PROGRES DE LA MEDECINE

Dans une époque encore entourée de superstitions et de crainte de possession, la médecine parvient malgré tout à avoir une attitude un peu plus scientifique.

Avec la possibilité de disséquer des cadavres - ce qui, auparavant, était interdit par crainte de laisser s’échapper l’âme - l’approche de l’anatomie devient plus réaliste. Léonard de Vinci réussit à faire des coupes du cerveau. Ses carnets de dessins seront très utilisés après sa mort.

André Vésale, médecin et chirurgien, pratique beaucoup de dissections de corps humains. C’est une véritable passion, chez lui, qui le pousse à voler les cadavres la nuit dans les cimetières.

Il publie une oeuvre énorme en 1543 : « Sept livres sur la structure du corps humain » .

Vésale corrige ainsi les erreurs de Galien, telles que la « côte manquante » de l’homme, les « lobes du foie », les « cavités du cœur » ou la « courbure du fémur » . Il différencie le cerveau humain de celui de l’animal et y distingue la substance blanche et la substance grise. Avec Vésale, l’anatomie devient une science à part entière.

Ambroise Paré, alors chirurgien dans les armées de François I er met au point une technique de ligature des artères après amputation, qui remplace la douloureuse cautérisation au fer rouge.

Il rédige un « Traité de la peste, de la petite vérole et de la rougeole » , dans lequel il considère ces fléaux comme des maladies et non pas comme des punitions divines. Il définit aussi plus précisément la notion de contagion.

3

L’HUMANISME, UNE APPROCHE DEMYSTIFIEE DE LA FOLIE

La soif de savoir, associée à un désir de liberté intellectuelle, fait naître de grands espoirs dans le progrès.

La science et la raison s’opposent aux pratiques magiques et aux explications démoniaques, pour aller dans le sens d’une meilleure connaissance du corps humain, du caractère, du comportement et des maladies.

La recherche de vérité ne passe plus par Dieu.

Un véritable esprit critique humaniste se développe et impose forcément un changement de la société, des coutumes et des modes de pensée, qui touche au problème de la folie et le remet au goût du jour. C’est ainsi qu’apparaît l’antithème du fou.

Brandt et Erasme vont se servir de la folie, non pas pour décrire l’insensé, le dément ou le malade qui souffre, mais pour réaliser une satire, une caricature des défauts et des paradoxes de la société.

-La Nef des Fous de SÉbastien Brandt (1494) :

C’est la Nef des pauvres, des errants, des « sans boussole »

(ou des déboussolés), « espèce de sans papiers d’autrefois », qui sont rejetés, exclus et accusés de transporter les fléaux comme la peste et la lèpre.

C’est une fiction littéraire écrite en vers:

« Les rues grouillent de fous

Qui battent la campagne

C’est pourquoi en ce jour

Je cherche à équiper

Toute une armée navale

Pour les embarquer tous ».

Brandt utilise l’image négative de la folie.

La déraison ne porte plus à rire comme au Moyen âge. Elle représente maintenant le désordre et la mort, puisque c’est l’humanité toute entière qui, symbolisée par cette Nef des fous, s’en va, insouciante, vers un naufrage inévitable.

-L’Eloge de la Folie d’Erasme (1509) :

C’est une réponse à la Nef des Fous.

Erasme réhabilite la folie en lui accordant une image positive :

« Si tous les hommes sont fous, un seul homme sensé ne pourrait être qu’un Fou véritable » .

La folie ne conduit plus l’humanité à un naufrage inévitable. Au contraire, elle délivre l’homme d’une sagesse trop excessive et du respect des lois trop rigides..

La déraison devient salutaire et équilibrante. Elle est le contre poids d’un conformisme qui s’avère de plus en plus pesant :

« Un sage sans passion, sourd à la voix de la nature, ne serait plus un homme... C’est une grande sagesse que de savoir être fou à propos » .

Erasme décrit le monde vu à travers les yeux de la folie : C’est un monde aussi cohérent que celui vu à travers les yeux de la raison.

La folie est une sagesse et celui qui la possède ne peut que mieux voir... Riche d’enseignement sur la vérité profonde de la nature humaine, elle adoucit les peines et les misères de l’existence en les rendant plus compréhensibles.

On prend conscience que la folie reste relative, puisque c’est toujours la société qui en fixe les limites.

Près d’un demi millénaire plus tard, le mouvement anti-psychiatrique parlera le même langage que celui d’Erasme, comme si, finalement, les considérations sociales portant sur la maladie mentale n’avaient pas évolué. Pourtant, à la suite d’Erasme, les philosophes et les écrivains humanistes s’orientent vers une révision du jugement porté sur les fous. La folie n’est pas qu’une simple déraison, elle apporte une meilleure connaissance de l’être humain. On se rend compte, par exemple, que l’espace séparant le fou du non fou est bien réduit ; le premier étant un peu le reflet du second.

En littérature, la façon de penser et de s’exprimer change.
Elle est animée d’un désir de liberté qui combat l’idée théologique de la vérité révélée du Moyen âge .

La religion et le sacré n’ont plus le pouvoir de tout expliquer. C’est avec les sentiments, la volition, l’expérience et le doute que l’on peut parler de l’être humain.

Et la philosophie, qui commence à faire des infidélités à l’Eglise, enseigne que l’homme, avant d’être intelligent, érudit et bon chrétien, est d’abord un organisme vivant qui doit apprendre à mettre toutes ses facultés, et surtout celles psychologiques, au service de sa vie.

Rabelais décrit les passions charnelles, ces pulsions fondamentales, que l’on passait sous silence depuis des siècles. Il y a cette vérité sur la nature humaine que l’on ne peut découvrir que par l’observation et l’expérience vécue.

Montaigne, en psychologue réaliste, décrit les sentiments, les caractères, les comportements. Il analyse les actions humaines comme dirigées par une force intérieure, une conscience organisatrice qui met tout au service de la vie.

Ses réflexions l’amènent à considérer que la folie n’est pas très éloignée de la normalité :

« Il n’y a qu’un demi-tour de cheville pour passer des plus excellentes manies aux plus détraquées » ( les Essais 1580).

Machiavel, comme Montaigne, délaisse l’abstraction. Les conseils qu’il donne au « Prince » (1513) se fondent sur une connaissance objective des interactions humaines. Les comportements sont décrits comme des phénomènes naturels, sans faire l’objet d’un jugement moral.

D’autres écrivains vont reconnaître cette part de folie inhérente à une nature humaine qui, jusqu’à présent, se voulait bien trop raisonnable :

Pascal : « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou ». ( Les pensées 1658)

La Fontaine : « On voit courir après l’ombre tant de fous qu’on n’en sait la plupart du temps le nombre » .

Fénelon : « Pour moi, je suis content de rire des fous, tous les hommes ne le sont-ils pas » ?

4

LES MEDECINS DEFENSEURS DES SORCIERES

Sans renier leur foi en Dieu et leur croyance au diable, quelques médecins n’approuvent pas les exécutions. Influencés par le courant humaniste littéraire, ils pensent que la science doit s’opposer à ces pratiques dignes d’une époque révolue.

Paracelse, alchimiste, astronome et médecin, célèbre pour les soins qu’il prodigue à Erasme, s’insurge contre l’autorité des anciens en matière médicale.

Selon lui, les maladies mentales, comme toutes les autres pathologies, résultent non pas de l’influence des astres ou des démons, mais de perturbations de la substance intérieure du corps, que l’on peut guérir avec des médicaments.

Il invente l’éther et fabrique beaucoup de remèdes dont il refuse de dévoiler le secret.

Il reconnaît à l’aimant des propriétés thérapeutiques et déclare obtenir des guérisons par le magnétisme.

Il constate aussi que la relation médecin malade joue un rôle important dans l’évolution des maladies.

Weyer, un autre médecin, s’occupe du Duc de Clèves qui souffre d’une dépression chronique.

En s’intéressant à de nombreux cas de sorcellerie et de possession, il tente de démontrer la fausseté des accusations. Il prouve que les sorcières sont bien souvent des malades mentales qui nécessitent des soins donnés par un médecin au lieu d’être interrogées et persécutées par des ecclésiastiques.

Il publie en 1563 un ouvrage intitulé « De l’imposture des démons » qui réfute point par point le Malleus malleficarum.

Comme Hippocrate, il soutient que ce sont les médecins eux-mêmes qui, quand ils sont incapables de guérir certaines maladies, font appel au démon pour les expliquer.

Et pendant longtemps encore, devant l’échec thérapeutique, on se contentera d’affirmer que cela tient au fait que le malade est « nerveux » ou « dérangé ».

-Classification des maladies mentales :

Dans le domaine clinique proprement dit, c’est encore la pensée galénique qui conserve tout son prestige

Jean Fernel, médecin de Henri II, classe ainsi les maladies mentales :

- Maladies avec fièvre :

Frénésie : par atteinte directe du cerveau.

Parafrénésie : par atteinte du nerf sympathique.

- Maladies sans fièvre :

Mélancolie : soit triste (états dépressifs)

soit avec lycanthropie

soit avec excitation (manie, délires de persécution )

- Affaiblissement mental :

Perte de l’intelligence due à une commotion, à une intempérie froide ou de naissance .

Etats stuporeux dus à une abondance de pituite.

Catalepsie.

L’hystérie et l’épilepsie sont classées à part.

Au cours de la Renaissance, même si l’Inquisition brûle énormément de sorcières, d’hérétiques et d’insensés, les progrès des sciences, la raison des philosophes démontrent que Satan n’y est pour rien dans les esprits dérangés et la folie.

La maladie mentale tente donc de s’arracher de ses anciennes parentés avec la sorcellerie et la démonologie pour être reconnue comme une pathologie naturelle dont on essaye de déterminer les causes et les effets.

Quelques hospices s’orientent déjà vers une indispensable prise en charge de la folie :

Bethleem en Angleterre, qui devient Bedlam en 1547, est un établissement réservé aux insensés.

L’ordre de St Jean de Dieu donne naissance aux hospices de la Charité, à Charenton, Senlis, Lyon, Lille, Dinan, etc...

L’ordre de la première Croix Rouge ouvre aussi des institutions.

Mais la bataille contre la superstition est encore loin d’être gagnée.

XVII e SIECLE : NAISSANCE DE l'HÔPITAL GENERAL


XVII e SIECLE : NAISSANCE DE L’HÔPITAL GENERAL

Le Moyen âge avait condamné la folie à n’être qu’une métaphore des péchés du monde. Et la Renaissance, malgré les efforts des premiers humanistes, a conservé une pensée scientifique ankylosée par ce lourd héritage du passé .

Emporté par le courant philanthropique laïc, le XVII e siècle doit résolument faire confiance au progrès technique et à la production intellectuelle. Et ce changement impose de rompre avec les traditions et les dogmatismes religieux.

On commence à réaliser que le monde obéit à des lois rationnelles explicables scientifiquement, et que pour avancer dans la connaissance, l’homme doit assurer lui-même la maîtrise de son existence et des évènements.

Descartes et les philosophes signent cette rupture avec la scolastique, avec les superstitions et la démonologie. Ils prônent le « libre-arbitre » et la Raison triomphante.

Satan est repoussé, même s’il n’est pas complètement nié.

Et la maladie mentale peut ainsi s’arracher un peu plus de son incompréhension. Elle n’est plus cette fatalité due au péché ; elle requiert d’autres explications basées sur un raisonnement déductif et sur des observations rigoureuses.

Il y a réellement une volonté de connaissance et de reconnaissance de la folie en tant que maladie naturelle.

Mais les efforts de la philosophie et de la littérature, au cours de ce siècle, ne parviendront pas à empêcher que le fou, naguère confondu avec le démon, soit confondu avec le pauvre et qu’il subisse avec lui, la détention et les châtiments.

C’est la lutte contre la pauvreté qui, en entraînant la création de l’Hôpital Général, va conduire le malade mental derrière les murs de l’internement où, peu à peu, on lui attribuera ses propres quartiers d’isolement.

Et si la conscience médicale se retrouve alors impliquée à un moment donné, dans la mise en place de cette mesure d’Etat, ce n’est que pour établir le diagnostic de folie et non pas pour envisager la nécessité du soin.

L’internement représente, avant tout, une volonté d’exclusion.

1

REMISE EN CAUSE DES EXPLICATIONS MAGIQUES ET RELIGIEUSES

Au début du XVII e siècle, il règne encore en France une atmosphère passionnelle obsédée par la sorcellerie et les forces obscures. On pourchasse toujours les sorcières et le phénomène a même tendance à s’amplifier.

Mais désormais, c’est le pouvoir laïc qui prend le rôle des Inquisiteurs ecclésiastiques. Ce sont des tribunaux civils qui jugent les cas de possession.

Certains procès de sorcellerie sont d’ailleurs restés célèbres :

- En 1611, à Aix en Provence, Madeleine de la Palud accuse l’abbé Gaufridy de l’avoir ensorcelée. Il finit au bûcher.

-En 1633, à Louviers, Madeleine Bavent accuse l’abbé Picard d’ensorcellement.

- En 1632, à Loudun, Jeanne des Anges, mère des Ursulines, accuse l’abbé Grandier des mêmes maléfices.

Le thème de ces procès est toujours identique : un prêtre est déclaré coupable de sorcellerie et de débauche. Son infamie est prouvée par les crises de convulsions qu’il provoque chez des femmes, surtout des religieuses, dont il a, à sa charge, la direction morale.

Si les exorcismes confirment le pacte avec Satan, c’est à la justice laïque qu’il appartient de juger le délit et de prononcer la sentence.

L’affaire Grandier :

Ce curé est un intellectuel qui a osé publier un traité hostile au célibat des prêtres. On le soupçonne d’avoir des moeurs libertines.

Mais tous les procès que l’on a pu lui intenter jusqu’alors, se sont soldés par des échecs. C’est alors que le couvent des Ursulines, proche de la paroisse, va devenir le théâtre de phénomènes hystériques dont Grandier aura à endosser la lourde responsabilité .

La soeur supérieure, Jeanne des Anges, est en proie à de fréquentes hallucinations érotiques durant lesquelles elle voit le curé lui rendre des visites nocturnes. Et rapidement contagieuses, ces hallucinations, accompagnées de crises de convulsions, perturbent toutes les pensionnaires du couvent.

Les apparitions du prêtre, alternant avec celles du diable, démontrent leur complicité.
On pratique alors des exorcismes, mais ils n’aboutissent à rien.
On a beau se battre contre les diables, ceux-cis, en la personne des possédées, répondent par des insultes.

Grandier, déclaré coupable de ces maléfices, proteste de son innocence. Il sera malgré tout brûlé vif en place publique.
Après sa mort, la possession continue et gagne même la ville de Loudun.

Le phénomène, au fil du temps, perd de l’ampleur, mais Jeanne des Anges reste sujette à des hallucinations, qui ne sont par contre plus considérées comme diaboliques, mais seulement comme visionnaires et divinatoires.

A la même époque, on pourchasse aussi les empoisonneuses : tout un réseau de sorcières, de diseuses de bonne aventure, de prêtres défroqués préparant des philtres, célébrant des messes noires ou distribuant de la « poudre de succession » (poison à base d’arsenic) est démantelé. La maîtresse de Louis XIV, elle-même, y est impliquée. Par nécessité , on en arrive à instaurer une
« cour des poisons ».

Et l’on constate, de plus en plus souvent, que le Diable n’est pas toujours responsable de ces exactions et des phénomènes d’hystérie collective qui les accompagnent. Il faut alors trouver une explication rationnelle à l’intervention des forces surnaturelles.

Parce que l’on en reste convaincu : la maladie est due aux démons qui se sont emparés d’un corps. Mais il est peut-être possible de les contraindre à en sortir avec des remèdes. Alors on prescrit du vin émétique, des eaux minérales, des purges , des saignées, des vésicatoires, quelques distractions diverses aussi et surtout, on recommande de s’abstenir de tout secours religieux

Des découvertes scientifiques et de nouvelles explications psychologiques vont accentuer, par la suite, la stupidité des raisonnements irrationnels. Peu à peu, la démonologie sera abandonnée.

En 1670, un arrêté de Louis XIV mettra un terme aux procès pour sorcellerie. Ce sera la fin de la chasse aux sorcières.

Mais d’autres cas de possession diabolique ou de folie collective se manifesteront encore. Et longtemps, les idées de démonologie, de magie ou de superstition, liées aux maladies mentales, hanteront l’esprit médical.

2

LA RAISON AU SERVICE DE LA CONNAISSANCE

Philosophes, médecins et scientifiques remettent en cause le savoir existant. C’est en se basant sur la raison et l’observation que l’on peut découvrir et comprendre l’ordre rationnel qui régit le monde. Il faut désormais expliquer les choses par un raisonnement scientifique.

Galilée confirme les hypothèses de Copernic « La nature est écrite en langage mathématique ». La terre n’est pas le centre du monde. L’univers n’est pas statique, invariant et parfait.

Newton prouve aussi que des lois régissent l’action des forces gravitationnelles.

Une immense curiosité scientifique s’empare de toute l’Europe.

De nombreuses sociétés savantes et académiques voient le jour et font paraître des journaux. La science s’impose, au sens moderne du mot, pour combattre les idées reçues, les croyances erronées du passé .

Harvey :

Chirurgien anglais, il apporte un renouveau au niveau médical en ce qui concerne la circulation du sang. Il démontre que le rythme cardiaque est à deux temps et non à quatre, comme on le croyait jusqu’alors, et, que la circulation s’effectue dans un circuit fermé où le coeur est la pompe :

« Le sang traverse les poumons et le coeur, le coeur l’envoie par les artères à tout l’organisme, ensuite il passe dans les tissus et dans les veines et revient par celles-ci des extrémités vers le centre pour aboutir à l’oreillette droite du cœur ». (extrait de « De Motu Cordis » 1628)

Les Éclaircissements d’Harvey, au sujet de la circulation sanguine, bien que ne faisant pas l’unanimité des médecins de l’époque, sont défendus par Molière, La Fontaine, Boileau, etc...

L’art médical est pénétré d’un esprit critique et veut s’affirmer comme une science rationnelle.

Descartes :

Persuadé que le corps humain peut être comparé à une mécanique, il s’accorde avec les découvertes d’Harvey et développe sa théorie sur les « animaux machines ».

Il s’efforce aussi de définir une méthode de réflexion nouvelle qui pose les principes du raisonnement scientifique. Il faut, selon lui, progresser de certitudes en certitudes, aller du simple au complexe par un enchaînement d’idées ; mais ne rien considérer comme acquis.

Seules l’expérience et l’observation doivent guider l’esprit moderne de découverte.

Son « Discours sur la méthode » (1637) inspire tous les intellectuels de l’époque.

Et c’est avec la même logique qu’il en vient à parler de la folie dans son « Traité des passions » (1649) . Il reprend la vieille séparation du corps et de l’esprit et considère l’âme comme une substance pensante n’ayant aucune interaction avec le corps.

Son « cogito ergo sum » établit définitivement ce partage du soma et du psyché qui reste encore aujourd’hui d’actualité :

« Celui qui pense ne peut pas être fou » . Raison et déraison ne peuvent pas cohabiter chez un même individu.

Et pour donner l’étiologie de la folie, Descartes reste manifestement très attaché aux idées médiévales, puisqu’il la considère comme enracinée dans le corporel. Il élabore à ce sujet une théorie neurophysiologique assez imaginaire :

« Les aliments, digérés dans l’estomac, fournissent au sang d’infimes parties qui parviennent au cerveau. Elles pénètrent dans la glande pinéale (actuelle épiphyse) où elles forment les « esprits animaux ».

« De là ensuite, elles vont dans les nerfs et excitent les fibres ».

La glande pinéale est donc le seul lieu où interagissent l’âme et le corps. Les « esprits animaux » peuvent parfois, par leur mouvement et par la tension des fibres nerveuses qu’ils entraînent, être la cause d’une trop grande sensibilité et des émotions de l’âme.

Ils peuvent s’échauffer, sans que l’âme y prenne part, et se manifester par les réflexes et les mouvements involontaires, par le rêve ou le délire.

Cette théorie neurophysiologique fantaisiste est adoptée par nombre de médecins et de philosophes contemporains de Descartes.

Ainsi, la folie qui vient de s’échapper de la démonologie, se trouve réduite à n’être qu’un phénomène purement organique.

Molière :

Malgré le renouveau scientifique, la médecine, dans sa pratique, reste prisonnière de méthodes archaïques, que Molière dénonce et ridiculise dans son théâtre.

Il dit à propos du médecin Diafoirus :

« Il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens et ne veut pas comprendre, ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine ».

Dans « l’Amour médecin », le « médecin malgré lui » ou le « malade imaginaire », Molière condamne les façons d’agir des praticiens et la vieille médecine des humeurs.

Extrait du « Malade imaginaire » :

Mr Purgon (ou purge) ne sait que prescrire des lavements

Choeur : « Que doit-on faire lorsque l’on est malade ? »

Argan : « Primerum, clysterium donare

Ensuita, purgare

Tertium, sagnare »

Choeur : « Et quid, illi facere, si maladia opiniatria ? »

Argan : « Repurgare et resagnare »

Choeur : « Bene, bene respondere, tu es digne d’être

médecin ! »

Même si l’art médical est soumis à la critique, que les vieilles idées du passé paraissent démodées et attirent la méfiance et l’ironie, elles n’en continuent pas moins de perdurer.

En 1651, Gui Patin, doyen de la Faculté de Paris, saigne douze fois sa femme pour une fluxion de poitrine et vingt fois son fils pour une fièvre.

Louis XIII reçut 315 lavements en une année.

Louis XIV endura plus de 2000 purgations au clystère ou au séné, au cours de sa vie.

L’usage de la ventouse ou des sangsues, après des scarifications sur le dos ou les fesses, est toujours préconisé pour évacuer les fameuses odeurs peccantes, les dépôts résolutifs coupables de tous les maux et, entre autres, de la folie.

La maladie mentale, avec son origine organique, reste confondue avec la maladie physique. Elle en partage les mêmes traitements.

Ce n’est que grâce à la philosophie et à la psychologie, que l’on parviendra à les différencier, en reconnaissant justement qu’une certaine volonté psychique inconsciente a le pouvoir d’interférer dans le domaine somatique.

3

LE DEVELOPPEMENT DE LA PSYCHOLOGIE

Précurseurs de Freud et de la psychiatrie à venir, quelques médecins et philosophes, vont , par l’expérience, constater que l’âme, comme le corps, peut être sujette à des maladies.

Avant d’être reconnue comme une pathologie particulière du psychisme, il a d’abord fallu que l’étude de la folie passe par l’acceptation et la compréhension du fait psychologique.

Sydenham :

Ce médecin anglais est resté célèbre dans l’histoire de la psychiatrie, pour avoir inventé le Laudanum (médicament liquide à base d’opium) et réalisé une description originale de l’hystérie.

Selon lui, cette maladie chronique très répandue, ne touche pas que les femmes. Les hommes aussi peuvent en être atteints et Sydenham donne le nom d’hypocondrie à cette hystérie masculine.

Il révèle ensuite que les symptômes hystériques ont cette particularité de pouvoir prendre l’apparence de toutes autres formes de maladies organiques : palpitations cardiaques, toux, douleurs des calculs rénaux, etc...

Pour déjouer cette simulation et éviter les erreurs de diagnostic, le médecin doit s’efforcer de bien connaître son patient et l’état affectif et psychologique de celui-ci.

En cas de folie, la notion de soin prend nécessairement un aspect différent. Elle suppose avant tout, une autre approche que la seule prise en compte des symptômes, à laquelle se réduit bien souvent, la pratique médicale classique .

En se gardant d’utiliser des listes de symptômes tout prêts rédigés ou des diagnostics préétablis, le médecin doit définir son rôle au travers de sa relation avec le patient, dans l’écoute attentive de ses propos et dans l’observation des manifestations visibles de sa maladie.

Mais, après avoir réalisé cette description moderne de l’hystérie et abordé la notion de psychothérapie, Sydenham retrouve les théories du passé pour parler de l’étiologie et du traitement : ce sont les « esprits animaux » qui provoquent la maladie. Il prescrit des saignées et des purges pour évacuer les humeurs de la folie.

Harvey :

Pourtant pur organiciste, il contribue aussi à éloigner la maladie mentale du domaine corporel en lui reconnaissant une dimension psychologique.

D’après lui, il existe une correspondance entre le corps et l’esprit :

« Toute affection de l’esprit accompagnée de douleur ou de plaisir est la cause d’une agitation dont l’influence se fait sentir jusqu’au coeur. Le chagrin, l’amour, l’envie, l’anxiété... sont accompagnés d’amaigrissement, d’affaiblissement qui engendrent toutes sortes de maladies. Quelques fois, une colère rentrée peut produire d’étranges malaises ». (De Motu Cordis 1628)

L’esprit a donc le pouvoir de s’exprimer à travers le corps. La colère contracte les pupilles, la pudeur rougit les joues, etc...

Ces observations d’Harvey contribueront, plus tard, à la naissance de la médecine psychosomatique.

Mais dès lors, on commence à réaliser que le corps et l’esprit ne sont plus autant éloignés l’un de l’autre que Descartes le pensait.

Spinoza :

C’est en s’opposant aussi à l’éternel dualisme cartésien, que ce philosophe hollandais va devenir le plus grand psychologue de son temps.

Comme Harvey, il reconnaît que le corps est capable de ressentir psychologiquement les processus physiologiques, sous forme de pensées, de sentiments, de désirs, etc...L’organisme vivant fonctionne donc dans une unité où se mêlent le physiologique et le psychologique. Et les lois qui commandent la nature humaine et les activités psychiques sont compréhensibles par la raison. L’esprit peut les déchiffrer, et de ce fait, garder la maîtrise des passions, s’en libérer pour accéder à la perfection.

Ainsi Spinoza remplace la sagesse divine de St Augustin par la sagesse humaine. La foi détrônée laisse la raison devenir la vertu suprême. Si l’organisme vivant est à la fois corps et esprit, ce dernier reste toujours supérieur car doué de pouvoirs insoupçonnés dont la connaissance, justement, s’appelle « psychologie ».

Bien avant Freud, Spinoza utilise le langage de la psychanalyse. Non seulement il parle de l’existence d’un « inconscient dynamique », mais il décrit parfaitement le mécanisme du « refoulement freudien » :

« Lorsque l’esprit est gêné par des contingences, il s’efforce de les chasser en rappelant à sa mémoire d’autres choses qui excluent l’existence des premières » ( « l’Ethique » 1675)

C’est en évitant d’être conscient , parfois, que l’esprit parvient à diminuer l’anxiété et à maintenir l’indispensable équilibre intérieur.

Il existe pour Spinoza un « désir inné de préservation de l’être », qui détermine les comportements et que Freud appellera « principe d’homéostasie ».

Précurseur sans le savoir de la psychanalyse, Spinoza pense que la « liberté de l’homme », son équilibre intérieur ou sa santé mentale dépendent du développement des possibilités de sa conscience. Il peut se libérer de l’esclavage des passions, par la maîtrise de l’esprit. Sa raison et son intelligence doivent lui permettre de comprendre les motivations inconscientes qui président
à ses actes, à ses désirs ou à ses comportements.

L’apport de Spinoza à la psychiatrie est donc très important .

Non seulement il a mis en valeur les faits psychologiques, dans la survenue des maladies mentales, mais il a laissé entrevoir un espoir thérapeutique : l’individu a, lui-même, la capacité de se soigner, de s’auto guérir en rendant conscient ce qui est caché dans l’inconscient.

Burton :

Théologien sans aucune formation médicale, il va être le premier à parler de la folie d’une façon tout à fait nouvelle, qui influencera de nombreux auteurs par la suite.

Son traité « Anatomie de la mélancolie » (1621) est basé uniquement sur son expérience personnelle de la maladie :

« Les autres hommes tirent leur savoir des livres, je tire le mien de l’habitude de la mélancolie ».

Avec un réalisme frappant et une grande capacité d’auto-analyse, il décrit cette pathologie et son cortège de symptômes:

Le malade est animé de sentiments de haine et d’hostilité que l’on croit dirigés vers le monde extérieur, mais qui sont en fait dirigés contre lui-même. Il vit une auto-accusation et une auto dépréciation continuelles qui peuvent le mener au suicide.

Pour lutter contre cette haine de soi, le mélancolique la transforme en tendances agressives de jalousie, de rivalité et d’ambivalence dont Burton fait une bonne description.

Concernant le traitement, il pense que les saignées et les purges d’usages classiques ne sont pas suffisantes. Selon lui, le patient retrouvera plus vite le goût de vivre avec de l’exercice physique, des bains, de la musique et des voyages.

Et, s’éloignant encore davantage de la théorie de la bile noire, il insiste énormément sur le rôle thérapeutique de la confession à un ami ou à un médecin qui, en représentant l’équivalent de la conscience, peut aider à adoucir la mélancolie. C’est la notion même de transfert qui, plus tard, sera reprise par la psychanalyse.

Même si de nombreuses erreurs de traitement et d’étiologie subsistent encore, on essaye désormais, grâce à la psychologie, de comprendre la folie comme une maladie à part entière, propre au psychisme. Elle parviendra peut-être à s’échapper de ce jugement médical classique, qui l’a condamnée comme une pathologie organique.

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LA FOLIE DANS LA LITTERATURE

Avec Sheakespeare et Cervantes, c’est la première fois, en littérature, que des personnages atteints de maladie mentale, peuvent devenir des héros.

Par une mise en scène de comportements pathologiques, les auteurs réalisent une approche psychologique originale de la folie.

Et parfois, l’insensé y côtoie de si près la normalité qu’il s’y confond.

Shakespeare :

Il décrit toutes les personnalités pathologiques.

Falstaff est un poltron vantard. C’est un psychopathe qui présente une importante immaturité affective.

Hamlet souffre d’une névrose obsessionnelle.

Othello tue Desdémone dans un accès de jalousie exacerbée, proche de la paranoïa.

Le Roi Lear illustre le complexe d’Oedipe, l’attachement pathologique entre père et fille.

Cervantes :

Il raconte l’histoire d’un chevalier fou, Don Quichotte, qui fuit la réalité insupportable et angoissante, pour se réfugier, grâce aux hallucinations et au délire, dans un passé imaginaire et merveilleux. Sa folie lui offre la possibilité de fausser la réalité, sans compromettre sa relative adaptation au monde extérieur. Il mène ainsi une existence double.

Sancho Pança joue le rôle du garde-fou. Il est l’humble serviteur qui aide son maître à vivre sa déraison, tout en restant dans la réalité.

La littérature apporte donc une large contribution à l’évolution des idées concernant la folie. Elle se détourne réellement des explications irrationnelles, démoniaques ou superstitieuses, pour céder la place à l’observation, au raisonnement déductif et aux considérations psychologiques.

On découvre que l’insensé conserve un comportement humain compréhensible, même dans ses actes les plus fous.

Et l’âme et le corps, que l’on croyait complètement dissociés, semblent entretenir des relations bien complexes.

Alors que le jugement social porté sur la folie commence à changer, paradoxalement, des évènements historiques vont contraindre le malade mental à retrouver ses anciennes parentés avec la bestialité et à vivre une existence de prisonnier.

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L’EDIT DE 1656

-La lutte contre la pauvreté :

La France traverse une période sombre marquée par le retour inquiétant des épidémies de peste et une propagation de la syphilis.

Les sorcières et les possédés ne pouvant plus être les responsables désignés d’office, on accuse alors les pauvres d’entretenir le mal et de colporter les maladies contagieuses.

Ces nouveaux coupables se trouvent d’ailleurs impliqués dans un problème social de dimension européenne : des mendiants et des vagabonds, en nombre considérable, rôdent de partout. Et si certains se contentent de faire l’aumône, d’autres volent à la tire, forcent les troncs d’Églises ou même agressent les « honnêtes gens ».

Le pays, plongé dans l’insécurité, se retrouve transformé en coupe-gorge.

Les pauvres représentent un danger imminent, non seulement pour la santé publique, car on les soupçonne d’être les vecteurs des maladies, mais aussi pour l’ordre social, qu’ils perturbent en vivant de vols et d’expédients.

Ils savent s’organiser jusqu’à former une véritable armée et se réunissent le soir, dans des « cours des miracles » où faux aveugles et faux infirmes recouvrent miraculeusement la santé.

Paris, comme bien d’autres villes, compte des dizaines de « cours des miracles ».

Si le Moyen âge et la Renaissance avaient considéré la pauvreté comme un exemple de vertu, le XVII e siècle la condamne comme le pire des vices, à la fois délit et fléau social.

Elle représente aussi une montée d’un contre-pouvoir qui plonge les dirigeants dans l’inquiétude.

Par conséquent, le 22 Avril 1656, Louis XIV promulgue un Édit donnant ordre de faire arrêter tous les voleurs, infirmes, ribauds,etc...

Dès lors, on ne cherche plus seulement à lutter contre la pauvreté, on décide de prendre des mesures efficaces pour assainir complètement le pays, en enfermant tous les indésirables, tous ceux et celles qui représentent un poids mort économique ou un danger social : étrangers, mendiants, vagabonds, larrons, criminels, vénériens, pestiférés, insensés, etc...

Au désir d’assistance et de charité du siècle passé, s’associe une volonté de punir, de réprimer, qui se traduit par le renfermement de tous les indigents.

Les anciennes léproseries - Bicêtre, Charenton, la Salpêtrière, etc...- deviennent des lieux d’accueil et d’internement.

Cette politique d’assainissement, qui se met en place de 1656 à 1667, conduit des asociaux de toutes sortes à être détenus dans ces nouveaux établissements que l’on nomme : « Hôpitaux Généraux ». On y crée des manufactures et les pensionnaires, sous étroite surveillance, se mettent au travail. Grâce à cette main d’oeuvre bon marché, on dispose ainsi d’un moyen efficace pour relancer l’économie du pays.

Pour justifier de ses intentions humanitaires, l’Etat affirme qu’il désire, malgré l’usage de mesures en apparence impopulaires, sauver les gens de la misère. Et c’est ainsi que l’on commence à distinguer deux sortes de pauvreté :

- La « bonne », qui accepte la réclusion et la soumission au travail comme des bienfaits, et qui se repent sagement de son délit de pauvreté.

- La « mauvaise », qui se refuse obstinément à obéir ou à travailler, et qui, de ce fait, n’en mérite que davantage la punition et les châtiments.

Parmi tous ces correctionaires, se trouvent mêlés d’authentiques malades mentaux, qui, pris au piège de la lutte contre la pauvreté, doivent par obligation se ranger aux côtés de l’illégalité et de l’incapacité au travail. Pauvres et pauvres d’esprit sont confondus. La folie appartient au monde de la mauvaise pauvreté, elle est aussi considérée comme un délit.

L’oisiveté, la paresse, le brigandage, la prostitution, l’homosexualité, le crime, les maladies vénériennes et la folie s’apparentent. Les fautes de la raison s’associent aux fautes de la chair ou aux fautes de droit, et trahissent une déviance sociale, un désordre méritant une nécessaire condamnation. Et la vertu qui devient une affaire d’Etat, impose de corriger celui qui s’est égaré, de le ramener à la raison par la pénitence et la reconnaissance de la faute.

L’Hôpital Général, ancêtre de nos asiles et de nos hôpitaux psychiatriques, remplit cette fonction. Il assure , par son pouvoir situé entre la police et la justice, à la fois l’assistance et la répression.

Les finances publiques soutiennent le projet et l’Eglise y apporte sa bénédiction, puisqu’il s’agit d’une oeuvre de charité envers les pauvres.

St Vincent de Paul encourage l’enfermement :

« Le peuple qui se meurt de faim se damne. Il faut soustraire les gens du péché en les enfermant dans une solitude où ils n’auront pour compagnons que leurs anges gardiens (les surveillants) pour leur procurer le salut ».

Les « honnêtes gens » sont satisfaits, quant à eux, de constater que l’on se décide enfin à mettre de l’ordre dans ce monde de la misère responsable de l’insécurité, de la crise économique et du chômage.

-La distinction du fou :

L’Hôpital Général se présente donc avant tout comme une institution carcérale où, par le repentir et le dressage, on s’efforce d’enrayer l’endémique pauvreté qui gangrène le pays.

Noyés dans la masse des exclus, les malades mentaux y sont condamnés à mener une existence de prisonniers et à partager avec les autres correctionaires la peur, les punitions et les privations de toutes sortes.

Et si, assez rapidement, on envisage de les isoler à part, ce n’est pas dans l’intention de leur prodiguer des soins ou de leur assurer un mieux-être, mais simplement pour résoudre un problème de cohabitation. Effectivement, le fou se mêle très mal à la population de l’Hôpital Général.

Dès 1660, un arrêt du parlement de Paris décide de créer des quartiers réservés aux insensés à l’intérieur des lieux d’internement .

On y enchaîne les plus agités, dans des cellules spéciales équipées de cages individuelles garnies de paille.

Et c’est ainsi que le fou retrouve ses anciennes parentés avec la bestialité.

D’ailleurs à l’usage, on constate qu’il résiste très bien à des conditions de vie extrêmes : il ne craint ni le froid, ni l’humidité, ni la faim... C’est un peu comme si sa folie le protégeait des contingences matérielles ou physiques.

Cette particularité le rapproche encore davantage de l’animal.

Il n’est donc pas question d’entrevoir la nécessité des soins, le dressage et la correction étant les seules méthodes recommandées à l’époque pour imposer aux fous une conduite ordonnée.

La création de quartiers spéciaux pour les insensés est née ainsi, non pas d’une volonté de reconnaissance et de prise en charge de la folie, mais d’une simple et inévitable mesure de contention et d’isolement. C’est par son comportement asocial que le fou a pu se distinguer dans le monde de la pauvreté incarcérée et qu’il a révélé son existence.

Mais, à aucun moment, lors de ce grand renfermement, il a été question d’une « croissance vertigineuse de la folie », comme certains auteurs ont pu le prétendre. Les malades n’ont pas afflué de toutes parts et il n’y a certainement pas eu plus de fous qu’à une autre période de l’histoire. L’internement et la mise à l’écart des insensés ont simplement offert une possibilité de dénombrement qui n’existait pas auparavant.

Ainsi à la Salpêtrière, établissement réservé aux femmes, de 1657 à 1702, le nombre d’insensées est passé de 22 à 722 parmi lesquelles on trouve 222 folles, 280 imbéciles et 222 épileptiques.

Durant la même période, à Bicêtre, où l’on entre pour la vie, les idiots, les épileptiques et les agités enchaînés sont passés de 36 à 107.

Et à l’Hôtel Dieu, sur 3000 pensionnaires que compte l’établissement, 74 sont déclarés aliénés et font l’objet de traitements spéciaux comprenant des douches ou des bains d’eau froide, des purges et des saignées.

Ce siècle marque la rupture avec le classicisme. Et l’abandon des traditions et des idées reçues entraîne cette nécessaire remise en cause des explications concernant les troubles mentaux. Ce sont les philosophes et les écrivains surtout, qui savent aborder une réflexion nouvelle basée sur l’étude psychologique. On s’oriente donc, peu à peu, vers une meilleure compréhension de la folie, la considérant presque comme une maladie naturelle, une pathologie propre à la réalité humaine.

Mais paradoxalement, le fou se retrouve, à la fin du siècle, enfermé et traité comme un prisonnier.

Et c’est sur cette contradiction du XVII e siècle que vont s’élaborer toutes les bases de la prise en charge des malades mentaux.

Aujourd’hui encore, nos institutions psychiatriques ont beaucoup de mal pour parvenir à concilier le soin et la privation de liberté.

A l’aube du XVIII e siècle, même si on reconnaît que seul un médecin est apte à juger d’un état de folie, néanmoins, ce n’est pas lui qui décide de l’internement. C’est une mesure de justice, confiée à l’autorité des magistrats.

L’enfermement ne représente pas, à l’origine, une conduite médicale, puisque le médecin ne fréquente pas l’Hôpital Général, il est avant tout une condamnation.

La maladie mentale, associée à la misère et à l’exclusion sociale, incarne toujours le péché et la faute; elle doit se corriger par des mesures de répression et de repentir.

XVIII e SIECLE : L'ASILE, L'ALIENISTE ET L'ALIENE


XVIII e SIECLE : L’ASILE, L’ALIENE, L’ALIENISTE

Le courant philanthropique du siècle passé s’accentue pour aboutir à l’Encyclopédie. Elle exprime ce mouvement de contestation générale qui remet en cause le savoir existant, la monarchie absolue et les dogmatismes religieux.

De nouvelles valeurs, développées dans le « Contrat Social » de Rousseau (1762) ou dans « l’Esprit des Lois » de Montesquieu (1748) vont inspirer la déclaration des droits de l’homme et la révolution. On proclamera la souveraineté du peuple et l’égalité des hommes devant la loi.

Siècle des lumières où le raisonnement, rejetant toujours plus les théories classiques, théologiques ou galéniques, veut s’appuyer sur l’expérience, l’observation et l’analyse objective des phénomènes. Partant de la réalité vécue, on décrit ce que l’on voit avec méthode. Il s’agit de mettre de l’ordre dans les connaissances et de les répertorier dans un dictionnaire.

Et la médecine n’échappe pas à cette obligation.

Suivant l’exemple de la botanique, les maladies sont rangées en espèces, classes ou genres. Cette passion pour les classifications concerne aussi la folie qui trouve sa place parmi les pathologies.

Ainsi commence un énorme travail sur la nosographie des maladies mentales, objet de préoccupations incessantes pour les siècles à venir.

Alors que la folie est à l’étude et que l’on cherche à en apprécier toutes les manifestations, la condition de vie de l’aliéné reste toujours aussi déplorable.

Le combat engagé contre la pauvreté depuis le siècle passé n’a pas porté ses fruits espérés. De nombreux indigents encombrent encore le pays, malgré le renforcement de la politique répressive qui les conduit toujours à l’enfermement.

Et parmi eux, le fou se fait encore davantage remarquer. Il devient urgent et indispensable de créer des structures d’accueil supplémentaires pour les insensés.

En outre, au nom de la liberté et du respect des individus, valeurs chères à l’Encyclopédie, on commence à s’insurger contre les mesures d’internement et les mauvais traitements pratiqués à l’asile.

Avec tout son humanisme, son rationalisme et son esprit scientifique, le XVIII e siècle, comme le XVII e, n’échappe pas non plus, à certaines contradictions :

Concernant la folie, ce sont les explications organiques classiques qui prédominent encore : étiologiquement, elle reste cette maladie du « bas ventre », que l’on tente parfois, paradoxalement, de traiter par des méthodes psychologiques ou morales.

Pinel libère les aliénés de leur chaînes pendant que la guillotine fait tomber des têtes.

L’homme est déclaré naturellement bon par les philosophes alors que le siècle aboutit à une révolution sanglante.

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PERSISTANCE DE LA PAUVRETE

Malgré les mesures prises au siècle passé, les pauvres sont toujours aussi nombreux.

Mais la misère et la pauvreté ne sont plus uniquement interprétées comme des punitions divines. On commence à les comprendre aussi comme des phénomènes socio-économiques, conséquences logiques de l’industrialisation.

Le pauvre n’est donc pas le seul responsable de sa pauvreté, et l’assistance, en ce cas, devient davantage un devoir d’Etat.

On critique le système fiscal qui, en pénalisant surtout les basses classes de la société, entretient le paupérisme.

On conteste les richesses de l’Eglise, qui paradoxalement, veut enseigner la charité.

Et il apparaît de plus en plus clairement que la lutte contre la misère ne doit pas se faire que par la répression ; on pense que le travail, l’éducation et l’instruction sont indispensables pour remédier à ce problème.

La responsabilité de l’Etat est donc engagée, mais la seule réponse qu’il propose est de renouveler, par l’Edit de 1724, les mesures de renfermement du siècle passé.

Et l’Hôpital Général se remplit de plus en plus. Les places s’y font rares et l’on se rend compte que, la plupart du temps, les pauvres capables de travailler n’y apprennent que la paresse.
La solution ne semble plus adaptée.
En outre, les fous continuent de poser de sérieux problèmes de cohabitation à l’intérieur des établissements.

Une Ordonnance de1764 prévoit la création de « Dépôts de Mendicité », pour accueillir les pauvres, réservant ainsi l’Hôpital Général aux invalides et aux insensés. Mais, dans la réalité, ces « Dépôts » ne sont en fait que des agrandissements de l’Hôpital, où, par la force et la correction, on impose toujours une discipline sévère et un travail pénible.

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LA CONDITION DE VIE DU FOU

Alors que les intendants des Hôpitaux Généraux ou des Dépôts de Mendicité réclament sans cesse la création d’établissements spéciaux pour les fous, comme il en existe en Espagne ou en Angleterre, en France, les moyens financiers trop limités empêchent toute réalisation. Seules quelques congrégations religieuses ouvrent des maisons privées.

On se contente d’aménager des « quartiers d’insensés », des cachots ou des « chambres basses » à l’intérieur de l’Hôpital Général. Et les malades s’y entassent ; les plus agités sont enchaînés ou enfermés dans des cages.

Le fou, mal considéré, reste coupable de déraison. Sa folie incarne toujours le mal, une volonté perverse qui suppose un choix.

Et, tandis que l’on s’efforce d’éliminer la misère en la cachant, la folie, elle, paradoxalement, est érigée en spectacle :

Charenton, Bicêtre et d’autres Hôpitaux Généraux ouvrent leur porte, le dimanche, pour que la bourgeoisie vienne se distraire du spectacle des fous.

Redevenue une monstruosité bestiale, la folie est désignée derrière les barreaux, dans un geste qui l’éloigne autant qu’il en protège ceux qui la regardent.

Si le Moyen âge avait montré ses fous, c’était pour leur accorder un droit d’existence et leur reconnaître une certaine sagesse. Le XVIII e siècle les montre pour mieux les condamner et les ranger du côté de l’animalité.

Il y a une certitude rassurante dans cette façon de regarder le fou : il est de l’autre côté des grilles, en dehors de la raison.

C’est contre cette déplorable condition de vie des aliénés que Pinel et ses adeptes s’élèveront à la fin du siècle.

Néanmoins, on peut se demander si ranger, fermer, attacher et punir sont des conduites bien éloignées de celles que l’on pratique aujourd’hui en psychiatrie ?

3

LA PENSEE PHILOSOPHIQUE

Pendant que les pauvres et les malades mentaux s’entassent dans les Hôpitaux Généraux, la pensée philosophique s’engage résolument à défendre les droits et les libertés, et à combler ce fossé énorme qui s’est creusé entre la folie et la raison.

Voltaire reste très cartésien et sa définition de la folie pèsera lourd dans l’histoire de la psychiatrie :

« Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme de penser et d’agir comme les autres ». ( « Dictionnaire philosophique » 1764 )

L’Encyclopédie emploie quant à elle des termes beaucoup plus nuancés :

« S’écarter de la raison, sans le savoir, parce qu’on est privé d’idées, c’est être imbécile.

S’écarter de la raison, le sachant, parce qu’on est esclave d’une passion violente, c’est être fragile.

Mais s’en écarter avec confiance et avec la persuasion qu’on la suit, voilà ce qu’on appelle être fou ».

Cette définition laisse entendre que chez l’insensé, la raison n’est jamais écartée complètement, qu’ il conserve malgré tout une certaine prise sur la réalité. La folie, en ce sens, semble se bâtir autour ou à partir de la réalité et de la raison.

Le fou se trompe, il est dans l’erreur, sa conscience est aveuglée par ses illusions et ses hallucinations. Mais il est possible de le raisonner, de lui faire entendre raison.

Et l’Encyclopédie complète son explication de la folie, en reprenant la théorie des passions. Ce sont elles qui, par leur excès, engendrent la maladie :

« Les passions vont jusqu’à ôter tout usage de la liberté, état où l’âme est en quelque manière rendue passive (d’où le nom de passion)...Quand cette inclination est mise en jeu aussitôt l’âme la croit par là même digne de toute son attention, alors elle est dans le cas d’un homme accablé d’une maladie aigue :

Il n’a pas la liberté de penser à autre chose qu’à ce qui a du rapport à son mal. C’est ainsi que les passions sont les maladies de l’âme ».

La folie est donc une défaillance du contrôle de soi-même. Les passions sont considérées comme utiles, dans la mesure où elles restent maîtrisées, et elles représentent alors une force de vie qui pousse à agir, à penser, à aimer. Mais abandonnées à elles-mêmes, elles deviennent un obstacle aux connaissances et au bonheur et elles privent celui qui en est débordé de sa clairvoyance.

On est donc responsable de sa folie comme de ses passions.

Les philosophes semblent s’intéresser en fait, davantage aux fous qu’à la folie. Il faudra attendre la fin du XVIII e siècle pour que l’on commence à parler réellement de maladie.

Pour l’heure, il s’agit surtout de se montrer philanthrope et de dénoncer les mauvaises conditions de vie des fous et leur exclusion. On pense à mettre en place une véritable assistance, à réformer les Hôpitaux Généraux et même la société toute entière.

Rousseau, dans le « Contrat Social » (1762), parle d’une forme d’Etat idéal, basée sur le respect de l’être humain et capable de favoriser l’épanouissement de l’individu.

Il y a une croyance inébranlable en une nature humaine bonne et sociable.

A la foi en Dieu succède la foi en l’homme. On refait confiance à la raison et à l’intelligence .

Cet esprit humaniste ne peut que prendre la défense des aliénés, et estomper l’image de l’animalité du fou. Mais si l’on reconnaît que la folie conserve une apparence humaine, on ne remet pas en question l’usage des punitions et des corrections nécessaires pour ramener l’insensé à la raison.

La folie reste une faute, qu’il est possible de corriger.
Le fou reste coupable de s’être laissé débordé par ses passions.

4

LA PENSEE MEDICALE

Sur le plan médical, le XVIII e siècle est celui des grandes classifications. La botanique servant d’exemple, on met de l’ordre dans les pathologies comme on l’a fait pour les végétaux.

On range les maladies selon des espèces, des genres, des groupes, etc...
Et chaque classification comporte un « ordre de folies ».
Les troubles mentaux sont reconnus, décrits et répertoriés.
L’intérêt de la nosologie et du diagnostic dépasse largement celui de la thérapeutique.

Notre DSM actuel (manuel de diagnostic en santé mentale) représente une poursuite de cet effort de classification jamais achevé.

En y mettant de l’ordre, on s’imagine avoir une plus grande maîtrise de la maladie, sans pour autant aboutir à une meilleure compréhension, ni à des méthodes de traitement plus appropriées.

Aujourd’hui encore, on bute sur cet éternel problème de l’explication de la folie et l’on se retrouve, comme au XVIII e siècle, prisonnier de l’héritage classique et de la vieille théorie des humeurs.

-La folie est une maladie organique (du bas ventre) :

Elle est perçue comme un trouble de la physiologie nerveuse appelé « névrose », « vapeurs », « vésanies » ou encore « maladie des nerfs ».

Mais les nerfs ou même le cerveau ne semblent touchés dans la folie que par sympathie. L’atteinte primitive de la maladie est située, avec certitude, dans les viscères du bas ventre. Ce sont eux qui sont désignés responsables des pathologies.

Ainsi l’estomac, l’utérus, les intestins, la rate jouent un rôle bien plus important que le cerveau dans l’étiologie des troubles nerveux.

Les urines, les flux menstruels, la vie sédentaire, l’oisiveté, la constipation, les abus alimentaires, etc..., tout ce qui est susceptible d’entraîner une obstruction ou un engorgement des viscères est à l’origine des vapeurs.

En 1769, l’Ecossais Cullen est le premier à utiliser le terme de « névroses » pour désigner les maladies non accompagnées de fièvre. Il démontre qu’il y a toujours un trouble de la physiologie responsable de la perturbation mentale :

« La peur et la tristesse peuvent apparaître dans certains états de faiblesse. La mélancolie dépend de l’état général du corps ; il y a une lenteur dans le déplacement de l’influx nerveux, il y a une rigidité des solides et l’équilibre du système sanguin est rompu ».

(« Premiers principes de la pratique de la médecine » 1777)

A la même époque, Morgagni, célèbre anatomiste Italien, réalise beaucoup d’autopsies. En comparant des organes sains avec des organes malades, il apporte des éclaircissements sur les pathologies. Intéressé par les maladies mentales, il cherche à en localiser les atteintes au niveau cérébral. Mais il n’objective aucun indice, aucune lésion pouvant se rattacher à la folie en cet endroit là. Par contre, il fait état, très souvent, d’engorgement des viscères, d’estomacs irrités ou d’intestins malades...

Faute de mieux, on reste convaincu que la folie trouve son origine dans le bas ventre, même si quelques uns, réfutant cette thèse, souhaiteraient disposer d’explications plus spectaculaires ou de certitudes physiologiques plus réelles.

-Classification des maladies mentales :

Boissier de Sauvages, dans « Nosologica Methodica » (1763) décrit 2000 maladies réparties en dix classes :

Les vices, les fièvres, les phlègmasies, les spasmes, les essoufflements, les débilités, les douleurs, les folies, les flux et les cachexies.

A la huitième classe, les folies ou « maladies qui troublent la raison », se divisent en quatre ordres :

Ordre I :

Les « hallucinations » ou « erreurs de l’esprit ». Elles naissent d’un organe situé hors du cerveau et responsable de l’erreur de l’imagination

Il y a le vertige, la berlue, la bévue, le tintouin, l’hypocondrie, le somnambulisme.

Ordre II :

Les « morosités » ou « bizarreries » : ce sont les désirs ou les aversions dépravés tels que le pica, la boulimie, la polydipsie, l’antipathie, le mal du pays, la terreur panique, le satyriasis, la nymphomanie (ou fureur utérine), le tarentisme et l’hydrophobie (ou rage). .

Ordre III :

Les « délires » ou « erreurs de jugement » occasionnés par le vice du cerveau. Il y a le transport au cerveau ou aliénation ( délire passager du à un poison ou à une autre maladie), la démence, la mélancolie, la manie (la vraie folie) et la démonomanie.

Ordre IV :

Les folies atypiques : amnésie ou insomnie.

Ces ordres sont ensuite eux-mêmes divisés en sous groupes :
on en compte dix pour l’hypocondrie, douze pour la démence, quatorze pour la mélancolie (il y a la mélancolie simple, l’érotomanie, la mélancolie religieuse, etc...)

L’Encyclopédie propose elle aussi sa propre classification :

-La manie :

C’est un délire furieux, sans fièvre, avec colère et agitation.

C’est une maladie longue et chronique.

Elle est due à un épaississement des humeurs, à une sècheresse de tout l’organisme. Au flux perpétuel des humeurs chaudes et sèches correspond le flux perpétuel des idées.

-La mélancolie :

C’est un délire sans fièvre ni fureur où prédominent une tristesse insurmontable, des idées noires,une misanthropie et un besoin de solitude.

Les humeurs mélancoliques froides et humides se transmettent du corps à l’âme, des organes au comportement. Le cerveau, mal irrigué par un sang lourd, ne permet plus le processus normal de la pensée.

A la mélancolie sont assimilées la « passion hystérique féminine » et la « passion hypocondriaque masculine » :

« Il s’agit de vapeurs qui s’élèvent des parties inférieures de l’abdomen pour aller vers le cerveau qu’elles troublent. C’est par l’irritation des fibres nerveuses des viscères que le mal se transmet sympathiquement au cerveau. Cette maladie (hystérie ou hypocondrie),,à force de tourmenter l’esprit, oblige le corps à se mettre de la partie ; soit imagination, soit réalité, le corps en est réellement affligé ».

On ne conçoit plus l’hystérie comme un déplacement de l’utérus, mais ce dernier est toujours responsable de la maladie puisqu’il occasionne le mal par une stagnation du sang lors des flux menstruels.

C’est aussi une mauvaise circulation sanguine, entraînant des troubles tels que les hémorroïdes, qui est à l’origine de l’hypocondrie.

Dans ces deux affections, on accuse une présence anormale de sang dans le bas ventre, dont les manifestations se répercutent vers l’épigastre. Et, de là, l’estomac sert de relais pour diffuser le mal dans le corps entier.

Hystérie et hypocondrie sont encore considérées comme des maladies trompeuses pouvant imiter toutes les autres maladies.

-La frénésie :

C’est un délire continuel accompagné de fièvre et d’une inflammation des vaisseaux cérébraux, qui peut évoluer en manie, en mélancolie ou en léthargie (coma).

-L’épilepsie :

C’est une espèce de maladie périodique convulsive qui prive le patient de l’exercice de ses sens ou d’une partie de ses mouvements volontaires.

-La démence :

C’est une paralysie chronique de l’esprit qui entraîne une abolition de la faculté de raisonner, alors que la folie elle, n’en est qu’une dépravation.

-L’idiotie et l’imbécillité :

On naît idiot par un défaut naturel des organes de l’entendement.

On devient imbécile quand on a perdu la faculté de discernement par manque ou par faiblesse de l’entendement.

Le XVIII e siècle, peu à peu, commence à considérer la folie comme une maladie pouvant se ranger à côté des autres maladies. Il s’agit d’un mal qui, sans provoquer une perte complète de la raison, déborde la conscience et échappe à la volonté.

Et c’est bien cette inconscience qui est désignée comme folie et non pas ses différents symptômes.

Evidemment, il y a toujours des perturbations physiologiques ou organiques responsables. Ce sont des causes proches.

Mais on pense aussi que certaines causes lointaines, telles que des affections vives, des chagrins cuisants, l’humidité de l’air, le retour des saisons, l’influence de la lune, les vents, les glaires, les vers, les fruits d’automne pas mûrs, la colère des nourrices, etc...peuvent agiter ou affaiblir l’organisme et causer des vapeurs.

Et parfois, ces dérangements se communiquent au cerveau.

-Les traitements :

La médecine prend un côté naturaliste. On fait grande confiance aux vertus de la divine nature pour découvrir la panacée, le remède miracle.

A la même époque, on crée le « Jardins des Plantes », Buffon rédige son « Histoire Naturelle », Hanhemann invente sa méthode homéopathique et l’abbé Soury sa jouvence (1764).

Pour traiter les troubles mentaux, tous les végétaux, les minéraux, l’air, l’éther, l’eau, les sels, etc... sont utilisés.

L’opium est recommandé pour faire obstacle à la propagation du mal dans les fibres nerveuses. Il calme l’agitation, les spasmes et les convulsions.

Le lapi lazuli protège de l’humeur mélancolique.

L’émeraude, finement broyée et avalée, adoucit les humeurs et calme l’épilepsie.

Les cheveux brûlés dont on fait respirer les odeurs est un remède souverain pour abattre les vapeurs.

Le lait de femme est bon pour toutes les affections nerveuses.

Le sang humain calme les convulsions, mais son abus peut provoquer la manie. La transfusion sanguine est quelques fois pratiquée, sans succès d’ailleurs, en cas de mélancolie, pour chasser le « mauvais sang ».

L’urine humaine est sensée apaiser les vapeurs hystériques ou hypocondriaque.

Le tartre soluble dissout l’humeur mélancolique.

Le quinquina est utilisé dans toutes les maladies des nerfs.

Ce sont des charlatans, des moines, des apothicaires ,des rhabilleurs qui fabriquent et distribuent ces remèdes.

Parfois, à l’Hôpital Général, les surveillants les utilisent, mais la folie appelle davantage une purification qu’un soin.

On parle d’encombrement des viscères, de bouillonnement d’idées fausses, de fermentation des vapeurs, de corruption des liquides et des esprits.

On pratique des saignées, des purgations ; on donne des émétiques. On inocule la gale ou on provoque des brûlures et des abcès pour extraire le mal ou on le fait dissoudre avec de l’élixir de vitriol. On immerge le fou dans l’eau, des journées entières, pour le purifier.

Mais le traitement le plus couramment utilisé à l’Hôpital est la « peur ».
La folie reste une erreur, une faute, une impureté. Il faut punir et châtier pour chasser le mal et ramener à la raison.
La peur est recommandée comme passion à susciter chez les fous. C’est l’antidote de la folie. Elle dompte la fureur maniaque, réduit l’excitation des fibres nerveuses, apaise les craintes irraisonnées des mélancoliques et des hypocondriaques.
Elle est curative et offre en plus l’avantage d’être aussi une punition.

Dans les quartiers d’insensés, les pensionnaires sont traités avec cruauté. Ils souffrent de l’obscurité, du froid, de l’humidité et de l’isolement. Enfermés dans des cachots, ils subissent souvent des bastonnades. Leurs gardiens sont des pervers sadiques et peu intelligents, souvent inaptes à tout autre emploi.

C’est par la souffrance et la peur que l’on pense corriger la folie.

Parce que finalement, rien ne l’objective réellement. Il n’y aucune différence anatomique visible entre un cerveau qui fonctionne normalement et celui d’un fou. Personne n’a pu observer ces fameuses « humeurs noires », ni mesurer « la sècheresse ou l’humidité » du corps, ni ce « mouvement des esprits animaux ».

L’ignorance, l’incompréhension, le manque de certitudes entraînent un sentiment de crainte, donc une réaction de défense pour se protéger d’un mal que l’on ne connaît pas.

C’est à cette époque que Boerhaave, célèbre professeur hollandais, invente la « chaise rotative », première thérapeutique de choc...

Il pense que les maladies de l’esprit naissent de « mouvements désordonnés » des tissus nerveux du corps et que la rotation peut corriger ce désordre.

Les malades agités, déprimés, délirants ou mélancoliques sont attachés sur une chaise que l’on fait tourner à toute vitesse, jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance.

5

LES DEFENSEURS DES ALIENES

L’étiologie des maladies de la tête reste très obscure, les traitements sont souvent inefficaces. L’asile cache une méconnaissance encore profonde du phénomène de la déraison et une impuissance de la science.

Mais la condition carcérale des insensés pose problème aux philanthropes. Ce sont eux qui vont permettre à l’approche théorique et thérapeutique de la folie de pouvoir changer. La parution des premiers ouvrages entièrement consacrés à la question des troubles mentaux en témoigne :

La « Médecine de l’esprit », Le Camus (1753) France.

La « Philosophie de la folie », Daquin (1791) France.

“Treatise on madness”, William Battie (1758) Angleterre.

« De la folie », Chiarugi (1790) Italie.

“Diseases of the mind”, Rush (1812) Etats Unis.

« Traité médico-philosophique », Pinel (1801) France

Battie, médecin directeur du “St Luke’s hospital for the lunaticks”, définit une nouvelle pratique médicale. Il insiste sur la nécessité d’offrir aux patients des chambres individuelles et de disposer d’un personnel particulièrement qualifié.
Pour lui, le traitement des insensés est une spécialité qui impose la création d’asiles, des établissements adaptés.

Daquin , médecin à Chambéry, propose une thérapeutique où la philosophie se met au service de la médecine. Selon lui, l’homme de l’Encyclopédie ne doit pas tolérer de voir souffrir son semblable, surtout si cette souffrance indique une atteinte de la raison.
Prônant l’exemple de l’humanisme anglais, il dit :

« On peut pallier, soulager et parfois réussir à détruire la folie par les ressources morales ».

Rush

A la même époque, Rush est le premier aliéniste américain à écrire un manuel sur les maladies mentales. Il prend la défense de ces patients que l’on traite comme des criminels ou des bêtes sauvages. Il dénonce les claquements de fouets et le cliquetis des chaînes que l’on entend dans les hôpitaux.

Tout en étant convaincu de la cause organique de la folie et de la nécessité de pratiquer des saignées, des purgations et des traitements avec les chaises rotatives, il se montre aussi partisan de méthodes plus humaines, telles que celles utilisées en Angleterre ou en Italie, pour s’occuper des malades mentaux.

Il pense que les aliénés doivent avoir le droit de sortir à l’air, à la lumière, de bouger et de se promener.

Il fait remarquer que lorsque le médecin est attentif aux détails des symptômes du patient, ce dernier éprouve du soulagement à se confier à lui, et il s’en suit une amélioration notable de sa pathologie.

Ainsi se définit une attitude thérapeutique, basée sur l’usage de la parole au travers de la relation soignant soigné, à laquelle Pinel donne le nom de « Traitement Moral ». L’expérience prouve qu’il est possible d’obtenir des fous une conduite plus raisonnable par des moyens non physiques.

Pinel

Il est nommé médecin des aliénés de Bicêtre en 1793, durant l’insurrection. Il est très influencé par les idées philanthropiques de liberté et de respect de l’individu, développées par l’Encyclopédie.

Suite au rapport établit en 1787 par Tenon, un membre de l’académie des sciences, qui dresse un constat sévère de la situation des aliénés, Pinel publie son « Traité médico philosophique ».

Il explique comment il est possible d’améliorer les conditions d’hospitalisation et de travailler, en même temps, à la guérison des malades.

Sans remettre en question l’origine organique de la folie, il décrit cette pathologie comme résultant davantage d’une perturbation des sensations et de l’imagination que d’une réelle détérioration de la raison et de l’intelligence. Le malade conserve toujours quelque chose de raisonnable auquel le médecin peut s’adresser.

Ce sont les passions qui, selon lui, déterminent ce qu’il appelle « l’aliénation mentale »:

« Les passions sont la clé des causes et des remèdes de la folie. Il ne faut pas éradiquer les passions, mais les contre balancer les unes les autres ».

Le travail du médecin à l’asile consiste surtout à appliquer un « traitement moral ». Son attitude envers le patient doit se situer entre la fermeté et la douceur :

« Le traitement consiste dans l’art de subjuguer et de dompter l’aliéné en le mettant dans l’étroite dépendance d’un homme (le médecin) qui, par ses qualités physiques et morales, et l’application de principes thérapeutiques philanthropiques, soit propre à exercer sur lui une emprise irrésistible et à changer la chaîne de ses idées ».

Avec Pinel, le fou redevient un être humain, capable d’être raisonné. Il supprime l’usage des chaînes qu’il juge bien souvent responsables d’une aggravation de la folie:

« Je crois que ces gens sont insensés parce qu’ils sont privés d’air et de liberté ».

Le médecin trouve alors sa place à l’asile, mais il a un rôle plus moral que médical, puisqu’il y pratique une forme de psychothérapie basée sur des encouragements, des conseils, l’obéissance à des règles d’honneur, de courage. Il passe un contrat avec le malade.

Pinel fait de l’asile la cité de la bonne conduite, de la « bonne liberté » dans le respect de valeurs morales.

Reil en Allemagne, Chiarugi en Italie, Crichton et Tucke en Angleterre développent les même idées.

La psychiatrie veut changer le jugement de la société par rapport à la folie et modifier aussi la relation du malade avec sa maladie.
A travers l’obéissance, le fou redevient une personne morale.
Il est obligé de renouer avec la raison et d’accepter des règles de conduite.

On considère que la vertu est inaliénable et qu’elle peut résoudre la folie. On l’impose à l’asile par des moyens de dissuasion, par la contrainte, par la peur des réprimandes et des punitions.

Le fou est délivré de ses chaînes et de ses barreaux, mais il se retrouve enfermé dans un espace moral, enchaîné à un jugement perpétuel où il est sans cesse surveillé, accusé, suspecté.

Sa seule liberté consiste à accepter la soumission, le repentir, la reconnaissance de ses fautes.
Et ceux qui restent réfractaires à cette uniformisation morale retrouvent le cachot.

6

PERSISTANCE DE LA MAGIE

Durant ce XVIII e siècle, pourtant qualifié de siècle des lumières, s’affirme encore cette volonté de croire à des pratiques magiques ou surnaturelles.

Quelques charlatans, tels que Mesmer et Gall, deviennent célèbres et le succès qu’ils remportent n’est pas loin de les faire admettre dans le monde scientifique.

Mesmer

C’est un médecin, philosophe et théologien, qui se passionne pour l’astrologie et le magnétisme.
Dans une thèse intitulée « De l’influence des planètes » (1766), il parle de l’existence d’un mystérieux fluide corporel qui, selon lui, a le pouvoir de guérir de nombreux troubles et, entre autres, les troubles nerveux.

« Le magnétisme se transmet sous la forme d’un fluide qui peut se transmettre à distance. Son action est propagée comme le son. L’univers est submergé par un fluide subtil, venant des astres et agit sur les êtres vivants par l’intermédiaire du système nerveux ».

Considérant que la maladie est un signe de dysharmonie du fluide corporel, Mesmer met au point un « baquet » conducteur, contenant des baguettes métalliques aimantées, pour soigner ses malades collectivement.

Persuadé d’être lui-même un grand magnétiseur, il délaisse par la suite ses baquets, pour n’utiliser que l’imposition des mains.

Il devient vite célèbre à Paris, grâce aux transes collectives qu’il est capable de provoquer chez les grandes dames hystériques. Elles hurlent , convulsent et , une fois la crise passée, affirment se sentir en bien meilleure santé. La cure provoque certainement, chez ces malades très influençables, une catharsis curative.

Une commission désignée par Louis XVI statue sur l’inexistence du magnétisme et déclare que Mesmer est un charlatan.
Malgré tout, le mesmerisme représente l’intuition préscientifique d’un courant qui se développera au siècle suivant avec l’hypnose et avec les « thérapies miracles » au XX e siècle.

Gall

C’est un médecin qui consacra toute sa vie à l’étude du cerveau. Influencé par les théories de Morgagni, il invente la « Phrénologie ». C’est une technique qui permet, d’après l’étude morphologique du crâne, de déduire le caractère.

Il devient rapidement célèbre et sa doctrine est bien acceptée par la plupart des psychiatres de la fin du XVIII e siècle. Tous se passionnent pour la phrénologie, qui remplace la métoposcopie, la chiromancie, la géomancie, etc...

Gall finit par être discrédité à son tour, mais les idées de localisations cérébrales donnèrent, surtout en Allemagne, un prodigieux élan aux écoles de neurologie.

Malgré son rationalisme, le XVIII e siècle conserve une attirance pour les pratiques magiques : on croit au fluide corporel ou céleste, on porte des bracelets ou des colliers magnétisés comme des amulettes.
Et à cette époque, en France, sévit une véritable épidémie d’hystérie collective, appelée « Épidémie de St Médard ».

Les convulsionnaires de St Médard :

Dans ce cimetière de Paris, le tombeau d’un diacre devient le lieu de guérisons miraculeuses.

Des infirmes retrouvent l’usage de leurs membres, des plaies se cicatrisent. Et le phénomène prend de l’ampleur, lorsque les guérisons s’accompagnent de crises de convulsions spectaculaires.

Alors on se bat pour approcher de la sépulture, et c’est à celui qui entrera en transe le premier. Certains se lacèrent avec les ongles, se donnent des coups de marteau ou de haches, des femmes se font tordrent les seins avec des tenailles, d’autres encore se font piétiner ou sucent des ulcères purulents.

Toute cette agitation entraîne la fermeture du cimetière. Mais aux alentours, les convulsions continuent. Les gens entrent même en transe chez eux, après avoir consommé de la terre du lieu sacré.

L’évènement tourne au scandale et à la débauche, il prend une nette connotation sexuelle. Les convulsions, les bastonnades, les flagellations, les violences deviennent ce mal qui procure du bien, une jouissance où le sexe est à peine caché.
On se rend compte que quelque chose échappe à la raison, quelque chose comme une seconde nature, dans l’être humain, secrète et perverse...

Le mot « lubie », dérivé du mot « libido », très à la mode en cette fin de XVIII e siècle, exprime ce mélange de folie et de lubricité.

Il semble que Sade ne soit plus très loin...

Avec toute sa raison scientifique, ce siècle a établit une classification des maladies mentales. Le fou, comme l’explique Foucault dans son « Histoire de la folie à l’âge classique » (1961), se retrouve « rangé au jardin des espèces ».

On a classé les folies comme les plantes, en faisant confiance à cette divine nature qui a certainement le pouvoir d’élucider les mystères de la pensée.

La France est engagée dans les différents courants intellectuels qui agitent toute l’Europe. Et c’est par humanisme surtout, que l’on commence à critiquer les anciennes méthodes de traitement et les conditions déplorables de détention des malades.

Avec Pinel, le médecin fait son entrée à l’asile, garant d’une morale plus que représentant d’une science. Le fou quitte sa parenté avec la bestialité, sans être reconnu vraiment comme un malade.

Tantôt on le considère comme un être trop sensible dont la raison a succombé sous les coups de l’infortune ou de l’injustice, tantôt comme un libertin qui n’a pas su rester maître de ses passions.

Il prend le nom d’aliéné, et l’on soigne sa folie en passant un « contrat moral » avec lui, assorti d’une menace de punition en cas d’inobservance.

C’est avec ce traitement, qui préfigure les méthodes psychologiques à venir, que le patient doit renouer avec la raison.

Concernant les causes de la folie, les progrès scientifiques ne parviennent pas à détrôner la vieille théorie des humeurs.

On parle toujours d’engorgements, de vapeurs nocives, de bile noire et de la nécessité de pratiquer des saignées et des purgations. Parce que la déraison ne peut que traduire une indispensable atteinte organique.

On a du mal aussi à se séparer de certaines thérapeutiques curieuses, telles que le mesmerisme, qui prouvent que les idées de magie, de superstition et les explications surnaturelles restent étroitement liées à la maladie mentale.